The Family de Wieviorka et Augier

The Family retrace une extraordinaire saga dans l'univers des startups et propose une analyse sociologique du passage à l'économie du numérique.

The Family, de Wieviorka et Augier, chez Calmann Lévy

The Family de Wieviorka et Augier

L’ouvrage The Family de Jean-Jacques Augier (homme d’affaires et éditeur) et Michel Wieviorka (sociologue, directeur d’études à l’EHESS) retrace le parcours hors du commun de The Family, incubateur et accélérateur de startups précurseur en France. 

Porté par trois personnages visionnaires pour l’époque, Alice Zagury, Oussama Ammar et Nicolas Colin, The Family va jouer un rôle décisif dans la structuration d’un écosystème français unique ou se croisent entrepreneurs, investisseurs et politiques. 

Véritable saga, ce livre, écrit de manière très (trop?) bienveillante et romancée, revient sur la genèse du projet et la volonté des créateurs de fédérer un écosystème digital en France, à l’image de ce qui se faisait aux États-Unis avec notamment l’incubateur Y Combinator. On y suit les doutes, les succès, les désillusions mais également la lente descente aux enfers de nos trois protagonistes et de leur incubateur.

Après avoir été un lieu de vie physique, de partage et d’émulation, The Family accompagne depuis 2020 les créateurs d’entreprise en 100 % distanciel. Si Alice et Nicolas sont toujours mentionnés dans la section À propos du site Internet, le nom d’Oussama a disparu, pour des raisons détaillées dans l’ouvrage et dont vous trouverez un résumé ci-après.

Y Combinator, le précurseur des incubateurs et accélérateurs

Crée en 2005 en Californie par quatre cofondateurs dont Paul Graham, Y Combinator ou YC est à la fois un accélérateur de startups et un investisseur en capital-risque dans ces sociétés. YC a accompagné la création d’un très grand nombre d’entreprises de premier plan (Stripe, Airbnb, zapier, reddit…). Depuis sa fondation, YC est à l’origine de plus de 60 licornes (valorisation > 1 milliard USD), et en a financé à un stade plus avancé une trentaine d’autres. Il existe aujourd’hui des milliers d’accélérateurs dans le monde – 2 616 en 2019 rien qu’aux États-Unis, d’après Olivier Alexandre.

Rassembler les capitalistes, les ingénieurs et les rebelles sous un même toit

Dès le début, les fondateurs de The Family ne manquent pas de s’interroger sur les difficultés spécifiques à la France quand il s’agit de son écosystème. La France pour Nicolas est une énigme. Elle ne manque ni de capital, ni de savoir-faire, ni d’esprit de rébellion. Le problème réside dans la quasi-incapacité de mêler ces trois ingrédients: les capitalistes, les ingénieurs et les rebelles; ils ne vivent pas dans le même monde, et se méfient les uns des autres. Les rassembler est le défi que The Family va relever, avec succès, dans les années 2013-2017.

Une 40e de salariés et 3 bureaux

En cinq ans, de sa création à ce début 2018, The Family a levé 12 millions d’euros environ pour son propre compte – en dehors de ce qui a été obtenu pour financer le développement des entreprises accompagnées, directement ou via les SPV (special-purpose vehicule ou fond commun de créance, dispositif financier qui permet d’investir dans une startup). Mi-2017, la société compte une 40e de salariés et des bureaux à Paris, Londres et Berlin. 

250 actionnaires et 23 millions d'euros levées

Lorsque le tour de table de The Family atteint son apogée, le nombre d’actionnaires (notamment via des family offices*) sera de 250, pour une levée totale de presque 23 millions d’euros, dont 10 en 2018 provenant du fond LGT.

*Le family office est un terme consacré pour désigner la formule dans laquelle une personne physique fortunée met, dans une structure à capital familial, des fonds destinés à être investis à risque. Cette structure peut avoir toute sorte de formes juridiques, et de lieux – et donc de pays – d’immatriculation. On estime qu’il y a aujourd’hui dans le monde 10 000 family offices gérant près de 150 milliards de dollars américains. 

Une startup est une entreprise conçue pour grandir vite et croître

Une startup n’est pas une entreprise ordinaire, un simple business naissant dans un domaine ou un autre; il faut l’innovation qui permette d’atteindre la qualité et le passage à des échelles impensables avant Internet et les réseaux sociaux. La différence avec les entreprises ordinaires ne réside pas dans le fait que la startup a recours à la technologie, mais dans ce qu’elle en fait. comme le dit Paul Graham, figure iconique de Y Combinator cité par Nicolas sur son blog : Une startup est une entreprise conçue pour grandir vite. Pour la startup, la seule chose qui compte est la croissance. Tout le reste que nous associons aux startups en découle. 

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The Family, de Wieviorka et Augier, chez Calmann Lévy

Il existe en France une tradition de la subvention publique

Comment transformer en mouvement les impulsions perceptibles en France, alors que les investisseurs éventuels sont peu nombreux, et chacun bien trop sollicité pour pouvoir accorder ne serait-ce que du temps à des entrepreneurs en quête de financement ? Il existe dans ce pays où l’État joue un rôle considérable un univers et une tradition de la subvention publique : ne pourrait-il pas être sollicité ? Bpifrance assurera ce rôle, et le fera, à sa manière très bien, mais avec des travers propres aux interventions de l’État. Pour cette raison, notre trio ne manquera pas de se montrer très critique à l’égard des procédures mises en place. D’abords, il faut passer par des intermédiaires, des consultants incontournables qui prennent sur les subventions qu’ils aident à décrocher des commission qui, sans être illégales, n’en demeurent pas moins lourdes et d’ailleurs bien souvent confidentielles. Ensuite, leurs conseils consistent principalement à renforcer le côté technologique des projets pour lesquels ils sont sollicités. Or si les startups recourent à la technologie, les entrepreneurs ne sont pas pour autant des inventeurs, leur apport ne participe pas, ou alors à la marge, de la recherche et développement technologique, la R&D; leur génie est ailleurs: ils utilisent les possibilités. Pour les entrepreneurs, rechercher des subventions publiques au titre de leur apport technologique revient à se présenter sous un angle artificiel, alors que leur projet est le plus souvent peu technologique, et très rarement de pointe dans cette dimension. 

La startup nation et le mythe de l'entrepreneur

La « startup nation » d’Emmanuel Macron et de ceux qui partagent sa vision est alignée sur l’écosystème des startups, elle porte la promesse d’un nouvel âge, où une nouvelle génération d’acteurs modernise l’État dans le droit fil de la nouvelle génération des entrepreneurs de startups, en phase avec elle. En fait, cette idéologie fusionne deux dimensions : l’une relève d’une vision de la collectivité nationale, qui devrait adopter le modèle de l’entrepreneuriat que proposent les startups – c’est la startup nation -; l’autre renvoie à un projet de modernisation de l’État – c’est les « startups d’État ». 

Le mythe de l’entrepreneur de startup qui incarnerait à la fois une image de la Nation, et une autre de l’action publique, est déconcertant : l’entrepreneur est plutôt international, global dans ses références, ses rêves et ses icônes, et c’est un « pirate », rebelle à toute intégration dans des dispositifs étatiques. Sa logique d’action est au plus loin de celle de l’État. 

Au surplus, dans la pratique, Emmanuel Macron n’a pas vraiment réussi à transformer l’État en un accompagnateur de startups. Une Bpifrance qui distribue de larges financements ne suffit pas à elle seule à transformer un écosystème.

2016 - 2017. L'apogée

L’étape anglaise, conjuguée à la poursuite des recrutements à Paris, conduit The Family à se montrer plus exigeante : dorénavant les entrepreneurs accompagnés s’engageront à lui octroyer 5 % de leur capital initial, au nominal. 

Des nouveaux investisseurs entrent au capital de The Family. La contribution d’Alice Zagury à une mission parlementaire sur le financement des entreprises en France viendra confirmer la position de The Family et de sa présidente fondatrice comme interlocuteur majeur des pouvoirs publics dès qu’il s’agit de la création d’entreprises et du soutien à apporter aux plus innovantes. 

2019 - 2020. Le temps des bouleversements

Derrière l’euphorie que connaît The Family au premier semestre 2019 se cache toutefois une réalité de plus en plus sombre. Des tunnels se creusent, à l’abri des regards. Les finances sont à nouveau à sec dès la mi-2019. Les 10 millions apportés par LGT se sont évaporés en moins de un an. Qui le sait ? Parmi les membres du conseil d’administration, seul Oussama maîtrise tous les organes de décision financière et pilote, sans contrôle d’aucun tiers, le directeur financier. 

Un argent détourné mal investi

En janvier 2023, plusieurs vidéos sont diffusées dont l’une particulièrement intéressante : une longue interview de Christophe Delaune par Oussama Ammar, publiée sur la chaîne Youtube d’Oussama sous le titre « Le magicien du domaine d’Ablon ». Pendant près de deux heures, Christophe Delaune retrace son parcours personnel et professionnel, la naissance de son idée de resort de luxe, ses premières réalisations, sa rencontre avec Oussama et l’état du projet. 

Les actions intentées par The Family sur le plan juridique [pour récupérer l’argent détourné par Ammar] vont toutefois avoir une autre conséquence, parfaitement inattendue : le Domaine ne vaut rien, affirme un spécialiste. Moins que rien peut-être même. Il a pour la quasi-totalité des surfaces été bâti sans permis de construire ! Il faudra peut-être démolir la plupart des bâtiments. Le Petit Manoir lui-même est déjà, depuis mars 2022, sous le coup d’une demande de démolition de la part de la Communauté de communes du Pays de Honfleur-Beuzeville. 

C’est pour Alice, Nicolas et Jean-Jacques une terrible déception. Si l’argent détourné a été mal investi, pour ainsi dire brûlé, que restera-t-il à Oussama pour dédommager les investisseurs lésés ?

Plus de 11 millions détournés

Deux jugements, de nature civile et non pénale, furent rendus par la Grand Court of the Cayman Islands, section financière : un premier, le 4 décembre 2023, établissant qu’Oussama Ammar et ses sociétés avaient détourné un total de 3 420 969 euros et occasionné aux demandeurs – les SPV lésés – des pertes de chances de 3 946 818 euros; un second le 5 décembre 2023, donnant ordre à Oussama Ammar et ses sociétés conjointement et solidairement, de payer aux demandeurs la somme ainsi déterminée, pour un total donc de 7 376 787 euros, à quoi s’ajouteraient les coûts de la procédure pour les demandeurs.

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