
Pendant cinq années, Frédéric Lemaître a assisté aux transformations profondes de l’empire du Milieu. Ce livre est une invitation à décaler notre regard et à plonger au cœur des multiples facettes de ce pays-continent.
En Chine, tout est politique. On sous-estime à quel point la « nouvelle ère », plus autoritaire, de Xi Jinping est différente des décennies précédentes. Certes, la croissance ralentit, le chômage augmente et l’hypothèse d’une guerre autour de Taïwan inquiète. Pourtant, la majorité des Chinois a le sentiment d’habiter un pays où il fait bon vivre. Dans ce voyage à travers le pays, Frédéric Lemaître croise aussi bien des artistes que des membres du Parti ; des bourgeois qui rêvent d’envoyer leurs enfants à l’étranger et des étudiants que le modèle occidental n’attire plus ou des jeunes, fatigués de la pression, qui décident de « rester allongés ». Avec un œil aiguisé, le journaliste nous éclaire au fil de ses rencontres sur cette société chinoise, paradoxale et résolument moderne.
Journaliste pendant plus de trente ans au Monde, Frédéric Lemaître a notamment été correspondant en Chine de 2018 à 2023.
Le journaliste Frédéric Lemaître nous offre une immersion passionnante dans l’empire du milieu, ou pendant cinq ans, il a été correspondant pour le journal Le Monde. Dans son essai Cinq ans dans la Chine de Xi Jinping, il nous plonge dans le quotidien des chinois et nous apporte son expérience, toute en nuance.
Témoin privilégié du renforcement autoritaire par Xi Jinping, Lemaître nous éclaire sur les profondes transformations qui parcourt le pays depuis la prise du pouvoir par le Président Chinois en 2012.
Du point de vue occidental, la population Chinoise pourrait être considérée comme opprimée socialement (crédit social, surveillance technologique) ou politiquement (un État-Parti), elle n’a pas le sentiment de vivre dans un État arbitraire face auquel elle serait totalement démunie (et les mouvements sociaux de l’automne 2022 leur donnent raison). En réalité, les Chinois semblent se satisfaire du modèle politique du PCC et ont le sentiment d’habiter dans un pays ou il fait bon vivre.
Le succès économique incontestable de la Chine réside très probablement dans la capacité de ses dirigeants à planifier et exécuter des politiques ambitieuses sur le long terme.
Mais comment expliquer ce relatif décalage entre notre perception (négative, accentuée par un narratif anxiogène) de la société Chinoise et la réalité expérimentée par Lemaître ? C’est peut-être le manque d’intérêt du fait politique des Chinois, à l’opposée de notre passion pour les débats qui nous animent généralement en Occident.
Et Frédéric Lemaître de conclure que la grande majorité des Chinois ont le sentiment – fondé – de vivre dans un pays qui s’est énormément modernisé, qui offre toujours de belles opportunités de carrière et fournit des services de base (éducation, santé, transports, mais aussi loisirs et espaces verts) qui n’ont plus rien à envier aux pays développés.
Non, non et non, la Chine n’est pas un pays développé et ne le sera jamais. Oubliez ses fusées, ses satellites, ses trains à grande vitesse, ses millions de voitures électriques et bientôt son réseau 6 G. La Chine est et restera à tout jamais un pays en développement.
Nombre de responsables américains jugent que la Chine devrait être considérée comme un pays développé, mais Pékin ne l’entend pas de cette oreille. Contrairement à Narendra Modi, le Premier ministre indien qui promet à ses compatriotes de faire de son pays un pays développé d’ici à 2050, Xi Jinping n’a jamais tenu de semblable discours aux Chinois. Tout le monde a compris que le « rêve chinois » consiste à faire de la Chine une puissance équivalente à celle des États-Unis en 2049, mais paradoxalement, il n’a jamais parlé d’en faire un « pays développé ».
La raison est en partie économique. Lorsque la Chine a adhéré à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 2001, son statut de pays en développement lui permettait d’imposer aux produits entrants des droits de douane plus élevés que si elle avait été un pays développé.
Mais le sujet, nous dit Frédéric Lemaître, n’est pas seulement économique, il est également politique. Si la Chine se considérait comme un pays développé, de nombreux Chinois risqueraient de se plaindre. « Quoi ? Nous sommes un pays développé et je gagne si peu ? », reconnait l’économiste Tu Xinquan, professeur au sein de l’université du commerce et de l’économie internationale de Pékin. (p.56)
Mao régnait sur une nation de paysans miséreux. Deng Xiaoping les a transformés en ouvriers et en petits-bourgeois. Xi, lui, veut faire de leurs enfants un peuple d’ingénieurs. Éduqués et obéissants. Comme les actuels dirigeants. Xi s’entoure certes de fidèles, mais aussi de nombreux ingénieures ou scientifiques qui ont auparavant dirigé d’importants programmes aéronautiques ou spatiaux. Rouges, bien sûr, mais aussi experts. La mission de ces technocrates 2.0 est claire : faire de la Chine un pays aussi, voire plus, innovant que les grands pays occidentaux.
En 2015, Poutine et Xi Jinping signent un accord de coopération entre les médias des deux pays. Au départ, peu y prêtent attention, mais depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, les médias chinois, y compris en ligne, multiplient les copiés-collés de la propagande de Moscou. En échange, la « pensée de Xi Jinping » a fait l’objet d’une série télévisée russe.
Le phénomène est global et inquiète désormais explicitement le gouvernement américain. Fin septembre 2023, le département d’État a publié un rapport montrant que la Chine offre des reportages ou des scénarios clé en main à environ 1 700 médias couvrant le monde entier, programmes dont bien souvent l’origine n’est pas mentionnée.
Une formule prononcée lors d’une visite au Quotidien de l’Armée populaire de Libération (APL) en 2015 résume la pensée de Xi Jinping : « Où que soit le lecteur, où que soit le spectateur, c’est là que la propagande doit étendre ses tentacules. » (p.59)
Certes l’État-Parti peut surveiller les communications, certes les géants de la tech chinoise emploient des centaines de milliers de personnes pour contrôler les discussions sur les réseaux sociaux, certes des algorithmes bloquent les messages dès qu’ils repèrent un mot suspect, et Dieu sait s’il y en a. Malgré tout, les Chinois qui le souhaitent parviennent à donner leur point de vue et échanger sur des thèmes sensibles. L’émotion soulevée par la mort du docteur Li le 7 février 2020, quelques semaines après qu’il eut révélé l’apparition du Covid-19 et eut été sanctionné par les autorités, le prouve.
De manière significative, après quatre tentatives non abouties la Chine a adopté un Code civil en 2020. Celui-ci comporte une partie générale, adoptée en mars 2017, et six parties spécifiques (biens, contrats, droits de la personne, famille, successions et responsabilité civile). Selon les spécialistes, ce n’est pas une révolution mais il y a des droits nouveaux concernant la protection des mineurs, l’environnement, le droit des affaires ou encore le droit à l’intégrité du corps humain face aux menaces que représentent notamment les technologies. (p.126)
Cette censure est parfaitement assumée. Cela fait plus de trente ans que Wang Huning, la tête pensante de Xi Jinping, a compris que le soft power d’un pays était tout aussi déterminant pour son influence que sa puissance économique. Outils privilégiés au service de la propagande, les films doivent « faire l’éloge du parti, de la patrie, du peuple, des héros », selon le plan quinquennal (2021-2025). Tout est dit. Ce même plan prévoit d’augmenter le nombre d’écrans, qui devront passer dans le même temps de 77 000 à 100 000. Le cinéma est une industrie au service du pouvoir et les réalisateurs souvent de simples exécutants de scénarios validés, voir conçus, par la propagande et tournés dans des studios souvent publics.
Pour les ONG occidentales, [les militants des droits de l’Homme en Chine] sont des martyrs. Des enfants de Tiananmen qui, depuis 1989, sacrifient leur vie au nom de leurs idéaux démocratiques. Pour le pouvoir, ce sont des « ennemis de l’intérieur », manipulés par l’Occident. Pour les Chinois, de parfais inconnus. Dans un entretien publié par le magazine en ligne ChinaFile, Luo Shengchun, la propre épouse de Ding Jiaxi, réfugiée aux États-Unis depuis 2013, affirme qu’avant cette date, elle-même n’avait jamais entendu parler de Liu Xiaobo, de son prix Nobel de la paix, ni de la chaise vide à Oslo.
Non seulement l’immense majorité des Chinois n’ont jamais entendu parler de ces militants, mais ils ignorent même tout des causes qu’ils défendent et de la répression dont ils font l’objet. « Le Chinois normal est obéissant. Sa demande de droits est très faible », constate Wang Yu. (p.158)
Surtout que des hommes ne sont pas en position de force. Dans ce pays qui souffre d’un déficit de femmes (il y a 100 femmes pour 104 hommes), les familles qui cherchent une épouse pour leur fils doivent être prêtes à y mettre le prix. Sinon, la belle offrira son cœur à un plus offrant. Le coût d’un mariage devient prohibitif. Non seulement la cérémonie doit être l’occasion pour les familles de faire étalage de leur fortune, mais afin d’avoir sa chance, celle du marié doit fournir un appartement et une voiture aux fiancés.
En fait, nombre de Chinois ne se sentent guère à l’aise dans un monde multiculturel. D’où, d’ailleurs, une certaine réserve à l’égard de Paris. Ils aiment la France des châteaux et le Paris d’Amélie Poulain, mais pas forcément le pays de Mbappé.
Combien de temps cette homogénéité chinoise peut-elle durer ? Elle est d’autant plus étonnante que le pays est vieillissant et que sa population commence à décliner. On le sait, avec une population estimée à 1,425 milliard d’individus, l’Inde a officiellement dépassé la Chine au printemps 2023. Une réalité que Pékin a minimisée avec un argument d’une inélégance rare : « C’est la qualité qui compte. Pas la quantité. » La différence entre les deux géants asiatiques saute aux yeux ; « En Inde, on ne voit que des enfants, ici que des personnes âgées », résume un diplomate européen. (p.209)
Même s’il peut paraître aujourd’hui désuet, le parc de Shenzhen garde un mérite. Il rappelle que, pour les autorités chinoise, les cultures des ethnies minoritaires restent avant tout folkloriques. Pas question d’en faire un outil d’émancipation politique ni même d’évoquer un passé souvent violent. Bien au contraire, L’enjeu est majeur pour la Chine. Certes, les 55 ethnies minoritaires ne représentent que 8 % de la population, loin derrière les Hans (près de 92 %), mais cela concerne malgré tout plus de 105 millions de personnes.
Dans nombre de provinces, les lycéens issus des minorités reçoivent des points supplémentaires au Gaokao (l’équivalent du bac) et peuvent ainsi accéder plus facilement aux meilleures universités.
Il faut se gader de toute lecture univoque de la Chine; Cette inquiiétude que l’on ressent dans les conversations n’empêche pas le pays d’avancer. Certes, la croissance ralentit, le chômage des jeunes augmente et l’hypothèse d’une guerre autour de Taïwan inquiète.
Mais la grande majorité des Chinois ont le sentiment – fondé – de vivre dans un pays qui s’est énormément modernisé, qui offre toujours de belles opportunités de carrière et fournit des services de base (éducation, santé, transports, mais aussi loisirs et espaces verts) qui n’ont plus rien à envier aux pays développés.
Illustration by Rose Wong
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