
Les smartphones du régime de Pyongyang permettent un usage récréatif à travers ses applications de streaming vidéos, de musique et de jeu. Il est même possible de payer via QR code. Mais derrière cet usage classique se cache une véritable surveillance généralisée que le régime autoritaire nord-coréen semble pleinement assumer.
La Corée du Nord, petit pays de 25 millions d’habitants, coincé entre la Corée du Sud et la Chine, est plus réputé pour son régime totalitaire, contrôlé d’une main de fer par Kim Jong-un, et pour ses programmes d’enrichissement d’uranium que pour son appétence pour l’innovation et la technologique.
Et pourtant, cet état, considéré comme l’un des plus fermés de la planète, compte parmi les grandes puissances cyber. Les groupes para-étatiques ou affiliés comme APT-45 ou Lazarus sont connus pour avoir menés des attaques contre des intérêts économiques et stratégiques occidentaux (vol de crypto-monnaies, espionnage industriel…). L’armée de cyber-combattants était estimée autour de 6 000 personnes en 2023 (soit à peu de chose près l’équivalent de la France).
L’une des particularité du régime de Pyongyang ? Une population qui n’a quasiment pas accès au World Wide Web tel que nous le connaissons. Et si moins de 10 % des Coréens du Nord possèdent un smartphone, l’expérience est significativement différente.
À priori, une inspection visuelle du smartphone Androïd ne présente pas de différence majeure avec un modèle que nous pourrions acheter en France ou en Europe.
Produit en 2023 par un fabriquant nord coréen, le modèle que s’est procuré le WSJ est un Haeyang 701, un téléphone intelligent moyen de gamme, permettant de téléphoner, d’envoyer des messages vocaux, des SMS, de lancer des applications, et même de réaliser des paiements par QR codes !
Cependant, il ne permet pas de se connecter à l’Internet global mais au réseau interne du pays, contrôlé par Pyongyang.
Si l’aspect extérieur du téléphone est relativement classique, c’est plutôt à l’intérieur du périphérique que les choses deviennent intéressantes. Et c’est un ancien soldat du régime nord coréen, aujourd’hui vivant en Corée du Sud, qui nous indique comment il a obtenu le sien (via le marché noir), pour un montant avoisinant les US$ 250. Ce qui est un prix exorbitant si l’on considère que le salaire d’un officier militaire avoisine les $1 par mois. Le soldat estime à 10 % la population ayant accès aux smartphones dans le pays de Kim Jung-un.
Tapez le nom du grand leader Kim Jong-un et son nom sera automatiquement mis en gras par le logiciel de traitement de texte. C’est le seul mot qui se met en gras automatiquement, signe de l’importance du dirigeant suprême.
Tentez de saisir « Corée du Sud » sur votre clavier et vous obtiendrez un signe d’avertissement vous indiquant que ce terme est banni. D’autres mots propres à la culture sud-coréenne sont également interdits (équivalent de chéri) et seront convertis automatiquement par des locutions plus acceptables (comme ami).
Les restrictions sont faites pour limiter l’influence des cultures étrangères, notamment celles provenant de la Corée du Sud ou des États-Unis. N’essayez même pas de regarder des dramas ou films de ces pays, vous n’en trouverez aucun dans l’app store local.
Et d’ailleurs personne ne s’y risquerait. Pour une raison simple, une loi Coréenne interdit le visionnage de k-drama ou contenu américains, sous peine de prison. Partager ce type de contenu pourrait également vous créer de graves ennuis.
Une application intéressera particulièrement les défenseurs de la vie privée. Watch History prend des captures d’écrans aléatoires de votre activité sur le smartphone, afin que le régime puisse surveiller ce que vous regardez. Les fichiers créés ne peuvent être effacés du téléphone.
Le contrôle stricte exercé par le régime de Pyongyang sur les usagers du smartphone semble pleinement assumé. L’application de surveillance Watch History est visible des utilisateurs. Ils se savent surveillés par l’État autoritaire.
Sommes-nous pour autant un exemple à suivre en Occident du point de vue de la vie privée ? Pas sûr. En effet, si nous pensons avoir encore un certain contrôle sur notre smartphone, cela ne semble être qu’une douce illusion. Nous pourrions parler des logiciels espions comme Pégasus qui transforment notre téléphone en mouchard pour les services de renseignement du monde entier, ou encore les révélations du lanceur d’alerte Edward Snowden qui ont largement démontré la volonté et la capacité des grandes puissances, États-Unis en tête, à surveiller nos péripéties numériques. Sans compter les Meta (Facebook, Instagram, Whatsapp) et autres Google, pourfendeur de la vie privée numérique, monétisant chacun de nos faits et gestes, à travers des pratiques le plus souvent illégales.
Si le smartphone reste une innovation incroyable, elle ne cesse malheureusement d’être détournée par le pouvoir politique qui y voit un moyen de contrôle des populations et par le pouvoir économique qui y trouve une source inépuisable de données à monétiser.
Illustration by Rose Wong
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