Contact de Matthew B. Crawford

Après le succès de l'Éloge du carburateur, le philosophe et réparateur de motos Matthew Crawford prône dans Contact un nouvel engagement avec le réel.

Matthew B. Crawford, couverture du livre Contact

Résumé du livre "Contact de Matthew B. Crawford"

Après le succès d’ Éloge du carburateur, qui mettait en évidence le rôle fondamental du travail manuel, Matthew B. Crawford s’interroge sur la fragmentation de notre vie mentale. Ombres errantes dans la caverne du virtuel, hédonistes abstraits fuyant les aspérités du monde, nous dérivons à la recherche d’un confort désincarné et d’une autonomie infantile qui nous mettent à la merci des exploiteurs de « temps de cerveau disponible ».

Puisant chez Descartes, Locke, Kant, Heidegger, James ou Merleau-Ponty, le philosophe-mécanicien revisite les relations entre l’esprit et la chair, la perception et l’action, et voit dans les processus mentaux et la virtuosité des cuisiniers, des joueurs de hockey, des pilotes de course ou des facteurs d’orgue des écoles de sagesse, de maîtrise et d’épanouissement.
Contre un individualisme sans individus authentiques et une prétendue liberté sans puissance d’agir, il plaide avec brio pour un nouvel engagement avec le réel qui prenne en compte le caractère  » incarné  » de notre existence et nous réconcilie avec le monde.

À propos de l'auteur Matthew B. Crawford

Matthew B. Crawford est philosophe, universitaire américain… et réparateur de motos. Il s’intéresse au sens du travail et à l’individualisme dans nos sociétés modernes. Il vit à Richmond et enseigne à l’université de Virginie.

Mon avis sur le livre "Contact de Matthew B. Crawford"

J’avais beaucoup apprécié l’Éloge du carburateur, le premier ouvrage de Crawford. Un livre improbable mélangeant philosophie et passion pour la mécanique motos, mi critique culturelle mi réflexion philosophique sur notre société de consommation. 

Dans Contact, Matthew Crawford démontre que dans une culture saturée par des technologies visant à capter notre attention, notre vie mentale est radicalement exposée à se transformer en ressource exploitable. Si les technologies en tant que telles ne sont forcement critiquables, c’est plutôt l’intention qui guide leur conception et leur diffusion dans tous les domaines de la vie qui doit nous interroger.

« C’est à travers l’application de facultés de concentration qui ne sont pas spontanées à des sujets qui ne sont pas immédiatement gratifiants que le contenu de notre éducation forme notre esprit » nous dit l’auteur. Cela me fait penser aux sucreries mentales de Gérald Bronner, qui sont responsables d’un cambriolage attentionnel et qui inhibent toute notre potentialité intellectuelle. 

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Le philosophe questionne l’influence croissante des architectes du choix qui définissent et formatent notre environnement en orientant notre attention en fonction de leurs propres intérêts. On retrouve ici une notion développée par un autre philosophe, Marcello Vitali-Rosati qui propose de refuser la passivité technologique. En reprenant notamment la main sur les dispositifs que nous utilisons au quotidien. 

La main justement, qui est un précieux outil pour Crawford, lui l’amoureux du travail manuel, du travail de précision, de la main habile et du geste précis. Il s’efforce dans son ouvrage de réenchanté les compétences techniques et artistiques trop souvent dévalorisées au détriments des métiers dits intellectuels. Il milite pour faire évoluer le système éducatif en faisant la promotion d’une diversité des styles d’apprentissage.

En matière d’enseignement comme dans la vie, il est nécessaire de retrouver le contact. Le contact avec le réel, avec nos émotions, avec la pratique, avec le monde.

Extraits du livre "Contact de Matthew B. Crawford"

Ce qui rend les grandes villes aussi excitantes ? L’expérience aiguë de pouvoir faire une rencontre spontanée

Un espace public où les gens ne sont pas renfermés sur eux-mêmes, comme c’est le cas lorsque notre esprit se détache de notre corps, offre un large éventail de possibilités de rencontres spontanées. Même si nous n’engageons pas la conversation, nous avons le loisir d’expérimenter notre réserve réciproque en tant que réserve, du moins si notre attention n’est pas intensément absorbée mais flotte librement, disponible à la présence d’autrui et susceptible d’être prodiguée selon notre bon vouloir. Être confronté à la réserve ou à la réticence de nos semblables est tout à fait différent d’être invisible à leurs yeux ; l’absence de communication orale n’exclut pas l’expérience aiguë d’avoir fait une rencontre. Ce type de rencontre est toujours chargé d’ambiguïté et se prête à toutes sortes d’interprétations qui mobilisent notre fantaisie, souvent sur un mode érotique. C’est d’ailleurs ce qui rend les grandes villes aussi excitantes. (p.16)

Le niveau de décadence de l'ingénierie automobile vaut bien celui des derniers jours de l'Empire Romain

Mercedes a récemment dévoilé un prototype de pare-brise semi-virtuel qui superpose au champ de vision naturel du conducteur une version numérique de l’environnement qui lui fait face. BMW, une entreprise qui, jusqu’à récemment, préservait de manière exemplaire le lien concret entre un véhicule et son conducteur, commercialise aujourd’hui des modèles dont l’équipement audio reproduit des bruits de moteur factices, soi-disant pour enrichir notre expérience au volant. Sans doute, pourrait-on parler dans ce cas d' »information » auditive, sauf qu’elle ne nous informe sur rien. Lorsqu’on commence à nous proposer ce type de falsification comme remède à l’abstraction, on arrive à un niveau de décadence de l’ingénierie automobile qui vaut bien celui des derniers jours de l’Empire Romain, avec ses sénateurs poudrés et maquillés, dont la frivolité sophistiquée appelait littéralement l’agression des Barbares massés au-delà du limes et l’avènement d’une nouvelle étape historique. Qui pourrait jouer le rôle des Barbares aujourd’hui en matière d’ingénierie automobile ? Peut-être les amateurs de skateboard. (p.123)

L'ingénierie de l'attention engendre une illusion de contrôle et de compétence croissants

Les êtres humains sont particulièrement doués pour identifier des régularités dans la confusion du réel, une faculté qui est clairement liée à notre aspiration à devenir compétents dans tel ou tel domaine. Pour Nietzsche, comme je l’ai déjà mentionné, la joie est le sentiment qui accompagne l’accroissement de notre puissance. C’est aussi vrai du bambin qui conquiert peu à peu la maîtrise de son corps, de l’enfant qui apprend à attraper un ballon au vol, que de l’adulte qui se penche pour prendre un virage à moto. Dans toutes ces entreprises, notre niveau de compétence dépend de notre capacité à percevoir les régularités à travers lesquelles le flux des données sensorielles donne forme à un monde stable. Et cette aptitude découle elle-même du fait que nos actions nous donnent différentes perspectives sur l’objet de notre perception ; c’est notre puissance d’agir qui nous permet d’appréhender le réel. L’affichage des rouleaux virtuels [des machines à sous] exploite justement ces aspects élémentaires de notre architecture cognitive et affective. Il s’agit d’une forme particulièrement subtile d’ingénierie de l’attention qui engendre une illusion de contrôle et de compétence croissants, elle-même fondée sur la perception chimérique d’un phénomène stable et régi par des lois accessibles à notre entendement. En réalité, le lien entre les données visuelles affichées à l’écran et les états internes de la machine – qui seuls déterminent les gains et les pertes ) n’est pas seulement arbitraire : il est conçu pour duper le joueur. (p.145)

Les États-Unis au dernier rang des pays avancés en termes de méritocratie

Des enquêtes récentes citées par le Huffington Post montrent que les Américains « sont nettement plus convaincus que leur pays est une méritocratie que les citoyens de presque tous les autres pays du monde ». Pourtant, les études récentes sur l’égalité des chances et de la mobilité sociale intergénérationnelle montrent que nous sommes au dernier rang des pays avancés (à savoir États-Unis, Royaume-Uni, France, Allemagne, Suède, Italie, Australie, Finlande, Danemark et Caneda). Ce qui n’empêche pas notre foi en la mobilité sociale de persister ; sans elle, nous ne saurions plus justifier publiquement notre culture de l’initiative individuelle. (p.229)

Un atelier de facteur d'orgues pourrait bien servir de guide à la nouvelle "nouvelle économie"

Les techniciens qui travaillent selon une longue tradition, riche de formes héritées, offrent eux aussi un contraste intéressant par rapport à l’image de l’entrepreneur-innovateur, cette sorte de héros existentiel qui créerait le Nouveau à partir de rien. Après une période de gestation solitaire dans un garage de Californie, le voilà qui surgit pour tout bousculer et nous délivrer. 

Il serait difficile d’exagérer l’enthousiasme que l’on perçoit dans la voix des gens quand ils se mettent à parler des nouveaux outils numériques qui ont formidablement réduit le coût du prototypage (certains de ces outils sont d’ailleurs utilisés chez Taylor and Boody, malgré l’image désuète de cette entreprise). Les idées peuvent être concrétisées et testées sans prendre de grands risques financiers. Cela joue sur les talents des bricoleurs et des inventeurs, ces modèles américains d’autrefois, qui pourraient retrouver de leur importance. Non sans ironie, un atelier de facteur d’orgues du fin fond de la Virginie vieux de plusieurs décennies, engagé dans une conversation avec des siècles passés, pourrait bien servir de guide à la nouvelle « nouvelle économie ». (p.286)

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Illustration by Rose Wong

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