
Comment le capitalisme a-t-il envahi notre vie amoureuse et sexuelle ? Comment réinventer la gauche entre le trumpisme et la politique des identités ? Où va Israël après les massacres du 7 Octobre ? Ce livre d’entretiens relie brillamment tous les ouvrages d’Eva Illouz, retraçant la genèse d’une œuvre lucide, portée par une pensée critique toujours en mouvement. À travers elle, on découvre les intuitions d’une chercheuse, les combats d’une intellectuelle de gauche, les déchirements d’une femme juive. Décryptant le monde contemporain tout en défendant les libertés démocratiques et la production du savoir dans une société ouverte, Eva Illouz incarne aujourd’hui le courage en sciences sociales.
Sociologue, directrice d’études à l’EHESS, Eva Illouz travaille sur la marchandisation des émotions et l’impact du capitalisme sur nos affects. Récompensée par les prix Anneliese-Maier, EMET, Schirrmacher et Aby-Warburg pour l’ensemble de son œuvre, elle est l’autrice d’une quinzaine de livres traduits dans le monde entier, tels que Pourquoi l’amour fait mal (Seuil, 2012) et La Fin de l’amour (Seuil, 2020).
Elena Scappaticci est journaliste et éditrice, ancienne rédactrice en chef web d’Usbek & Rica et responsable éditoriale chez Arkhê Éditions.
L’universitaire et sociologue franco-israélienne Éva Illouz est une femme de conviction. Une femme qui ne mâche pas ses mots. Se revendiquant comme intellectuelle de gauche, universaliste, féministe, Éva Illouz décrypte avec talent dans cet essai sociologique les défaillances de notre monde et s’attèle à les expliquer à travers le prisme de nos émotions, objets d’une marchandisation (i.e. son concept de « Capitalisme des émotions« ).
L’échange sous forme d’entretien avec la brillante journaliste Elena Scappaticci n’en est que plus vivant et passionnant.
Les livres m’ont très vite donné le sentiment d’avoir une imagination et une intelligence. Si j’avais été la fille de parents pauvres, je n’aurais pas eu de livres entre les mains, pas de professeur particulier, et j’aurais continué à accumuler les mauvaises notes. Je n’aurais sans doute jamais eu accès au privilège insensé que représente une éducation universitaire. (p.28)
Le féminisme, pense-t-on souvent, c’est pour les bulletins de paie ou la représentation dans l’hémicycle. Mais le féminisme, c’est aussi une révolution de l’intimité elle-même. Le féminisme a dû déplacer la centralité de l’amour dans la vie féminine. C’est vraiment par ce bout que Simone de Beauvoir commence son travail : elle révolutionne la condition féminine en déconstruisant le sens de l’amour. (p42)
Regardez par exemple les profils sur Linkedin ou sur Tinder , et vous serez frappée par le fait que la notion classique de « personne » n’y a plus de sens. L’abondance même du choix rend difficile ou impossible l’opération cognitive et émotionnelle de singularisation ou d’attribution d’une dignité universelle ; il s’agit d’un système fondé sur le fantasme de la pièce unique que nous trouverons mais oblige à concevoir l’ensemble comme une masse indifférenciée. La répétition et l’interchangeabilité ne nous permettent pas de singulariser quelqu’un, ou du moins rendent la démarche plus difficile. (p.109)
Telle est la société de masse : une société d’individus fragmentée, sans lien social, sinon dans et par la technologie. Des villes ont été dévastées du fait de la désertion des habitants hors de l’espace urbain. Le télétravail va opérer un changement profond. La technologie favorise une individualisation sans précédent des modes de vie. Il est tout de même incroyable de penser que la télévision, a posteriori, nous semble une technologie qui rassemblait (au moins la famille ou des petits groupes). Elle était ce que Elihu Katz et Daniel Dayan ont appelé la « télévision cérémonielle », celle où se tenait des Media Events (1992), des cérémonies publiques suivies dans le monde entier. S’il y a bien une direction linéaire dans le développement des technologies de communication, c’est celle-là : la tendance à fractionner en unités de plus en plus petites les interactions sociales et à donner à l’individu le sentiment de son individualité. La cérémonie commune cesse d’exister. (p.135)
Le socle occidental s’est fissuré. L’Europe et les États-Unis n’appartiennent plus au même Occident, et c’est peut-être une bonne chose. Je crois aussi que, malgré leur puissance économique, les États-Unis sont sur le déclin. Que convient-il de faire en Europe ? Se réarmer et investir massivement dans la recherche, créer une alliance avec la Chine et tenter de la détourner de la Russie et de l’Iran, soutenir les pays africains et être leurs alliés, espérer que la Russie après Poutine change et déjà préparer cette possibilité. Ensuite, il faudra réguler les plateformes et utiliser l’IA pour limiter les dégâts de l’autoritarisme et de l’anarchie en ligne. (p.142)
Dans un article que j’apprécie beaucoup, intitulé « Comment Google pourrait faire mieux (s’il le voulait vraiment) » (2022), Louis Derrac imagine une version alternative de Google qui encouragerait « la curiosité et la sérendipité, plutôt que l’enfermement algorithmique et la captation de l’attention « , qui contribuent à enfermer dans cette « logique de pairs » qu’évoque Olivier Roy…
Je crains qu’on tente de poser un sparadrap sur une tumeur. La sérendipité, c’est le monde réel. Qu’est-ce que la réalité ? Ce qu’on ne maîtrise pas. Ce qui nous surprend. Ce qui nous arrive. Ce qui nous résiste. L’existence virtuelle, quand à elle, est maîtrisée de bout en bout. Il s’agit d’un monde qui ne s’oppose plus à nous, mais reflète notre image en permanence. (p.150)
J’aurais aimé terminer sur une notre optimiste, parce que le genre l’exige, mais je ne sais pas si je le peux. La démocratie est en train de se transformer, attaquée sur son flanc droit et sur son flanc gauche.
Flanc droit : ce sont ceux qui pensent que nous sommes allés trop loin dans l’octroi des droits, que donner les droits aux animaux ou aux rivières, c’est trop élargir le champ du politique, que la déconstruction est la destruction, que la redistribution est devenue une prodigalité irresponsable (et non pas une façon de créer de la paix sociale, que le respect de la dignité des minorités est une privation de liberté pour les autres.
Flanc gauche : des idéologies sont apparues qui sacralisent la différence et ne permettent plus de penser un cadre commun, qui ont vicié de l’intérieur le cadre universaliste de la démocratie, qui privilégient les droits sur les devoirs, qui inversent les relations entre minorités et majorité (la tyrannie de la minorité est tout aussi illégitime que celle de la majorité), qui élargissent tellement la notion d’appartenance à une nation que ses citoyens ne ressentent plus la spécificité de leur statut. Finalement, il y a une certaine haine d’une partie de la gauche à l’encontre de la nation en tant que communauté universelle. (p.181)
Mais le capitalisme est en train de s’affranchir des règles et du contexte qui lui ont permis de s’épanouir. Beaucoup ont qualifié ce nouveau pouvoir de « techno-féodalisme » ou techno-césarisme. Ce n’est pas faux. La technologie est essentielle à la domination et nous ne savons pas comment la déchiffrer, l’enrayer, l’affaiblir. L’écart entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas est immense, et le coût d’entrée pour posséder une plateforme numérique est exorbitant. Voyez les quelques grands barons à l’échelle mondiale ! La métaphore du féodalismes n’est donc pas, je crois, exagérée.
Si tout cela finit en une domination technocratique où la science et la technologie contribuent au démantèlement de l’idée de réalité et de vérité, la matrice des Lumières sera renvoyée au néant. Il faut réinventer les Lumières. (p.183)
Illustration by Rose Wong
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