Le magistrat de la CPI Nicolas Guillou explique l’impact des sanctions américaines sur sa vie quotidienne

"Ma vie personnelle est devenue un laboratoire de nos dépendances numériques et de notre perte de souveraineté" témoigne Nicolas Guillou lors de son audition par la Commission d'enquête

Nicolas Guillou Juge Cour Pénale Internationale Commission Enquête Assemblée Nationale

Un magistrat de la Cour Pénale Internationale sous sanctions américaines

Magistrat de la Cour Pénale Internationale (CPI), Nicolas Guillou est placé par le Département du Trésor américain sous sanctions en août 2025. Que lui reproche le gouvernement américain ? Avoir approuvé le mandat d’arrêt contre le Premier Ministre israélien Benjamin Netanyahu.

Lui, ainsi que 7 autres magistrats et 3 procureurs de la CPI rejoignent la liste des plus de 15 000 personnes sous sanction américaine. Cette liste, publiée par l’OFCA, comprend notamment des terroristes d’Al-Qaïda, de Daech et d’autres personnes accusées de violations graves des Droits de l’Homme à travers le monde.

Et ce n’est malheureusement pas un cas isolé. Le 23 décembre 2025, l’administration Trump annonçait des sanctions visant cinq personnalités européennes engagées dans une stricte régulation du secteur des nouvelles technologies, dont le français Thierry Breton, ancien commissaire de l’Union Européenne (UE). Courant 2025, des juges brésiliens étaient également mis sous sanctions par l’administration américaine.

Nicolas Guillou auditionné par la Commission d’enquête de l’AN

Le juge est auditionné le 8 avril 2026 par la Commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur les dépendances structurelles et les vulnérabilités dans le numérique et les risques pour l’indépendance de la France.

Lors de son audition, retransmise sur Youtube (sic), il détaille les conséquences de ces sanctions sur sa vie quotidienne :

  • Interdiction de se rendre sur le territoire américain. Cette interdiction s’appliquant également à sa famille proche – conjoint et enfants
  • Gèle des avoirs (comptes en banque, notamment son compte de la Banque des Nations Unis, qui appliquent les sanctions américaines)
  • Interdiction à toute personne physique ou morale (y compris filiale et employé des filiales) de lui fournir des services

Ma vie personnelle est devenue un laboratoire de nos dépendances numériques et de notre perte de souveraineté

Les impacts des sanctions américaines sur la vie quotidienne d’un citoyen français sont considérables :

  • Dans les services numériques : Tous ses comptes auprès de fournisseurs et entreprises américaines sont ainsi clôturés (Office365, Microsoft Outlook, Booking, etc…)
  • Dans les moyens de paiement : Ses cartes de paiement utilisant les réseaux Visa et MasterCard sont impactées. Et pourquoi ne pas utiliser le réseau français CB ? Malheureusement, les banques françaises ne délivrent plus de carte CB uniquement (elles sont toutes associées aux réseaux Visa ou MasterCard, liées par des accords juridiques passées avec les géants américains).
  • Dans le domaine de la santé : Le magistrat est assuré par Axa et MSH Internationale, toutes deux sociétés françaises choisies par la CPI pour assurer ses membres. Alors qu’aucun élément de rattachement aux USA ne pourrait justifier une radiation, (transaction en euro, aucune des parties n’est de nationalité américaine), les deux assureurs s’alignent aux sanctions américaines et exclues l’assuré qui ne reçoit plus aucun remboursement, sans explication. À la demande du magistrat, lls se justifieront pas la raison suivante « due to internal ongoing process ».
  • Dans le domaine improbable de la culture: Nicolas Guillou surprend les (quelques) parlementaires présents en mentionnant son impossibilité d’assister à un concert à l’Olympia. J’ai voulu allé voir un concert à l’Olympia, le concert était plein mais mais il y avait des places à la revente. Le seul site qui faisant de la revente était américain et a bloqué la transaction.

Dans nos mondes numérisés, un seul intermédiaire américain dans la chaine de production et c’est le blocage. C’est valable pour le cinéma (Netflix), la musique (Apple Music), le e-commerce (Amazon), la bureautique (Microsoft, Google), les réservations (Booking), les réseaux sociaux… tout passe par des plateformes, majoritairement américaines. Illustration du soft power numérique américain.

Rejoignez le Book Club

Dernières sorties, avis, extraits et résumés.

Comment les sanctions américaines peuvent-elles autant impacter un citoyen français ?

Nicolas Guillou recense trois principaux facteurs pouvant expliquer cet impact :

  1. L’impact lié à notre dépendance au numérique. Peu d’acteurs français ou européens au niveau des acteurs américains en terme d’intégration de services (i.e. suites packagées).
  2. Extraterritorialité des sanctions et limitation des services : les acteurs économiques privés européens pour éviter d’être sanctionnés par les USA vont être tenté de brider les contrats et les services
  3. Alignement volontaire d’entreprises européennes sur les sanctions : soit par automatisme (elles appliquent les sanctions sans se poser de question) soit par choix (pour minimiser les risques et augmenter les profits), comme nous l’ont montré les deux assureurs de la CPI

En résumé, vous pouvez avoir une assurance voiture ou une assurance maison chez Axa… si vous avez un accident ou si votre maison prend feu, et que vous êtes sous sanctions américaines (pour avoir fait quelque chose qui déplaisait à l’administration Trump), et vous ne serez pas remboursé.

Reprendre sa souveraineté face au régime de sanctions américaines

Le système des sanctions américain repose sur une forme de privatisation : les sociétés privées sont le vecteur de la sanction, via un refus de service. Car ce sont elles qui sont contrôlées par l’administration. Il est donc nécessaire de faire émerger des champions européens.

L’euro numérique pour regagner en souveraineté numérique

Plus on utilise dans la chaine de services des entreprises extra européennes, plus la menace est importante et l’impact fort. Il parait indispensable de faire émerger des champions européens, notamment dans le domaine du numérique.

Mais il ne suffit pas d’avoir une entreprise française ou européenne pour limiter l’impact des sanctions et regagner en souveraineté. Il faut que l’intégralité de la chaine soit française ou européenne ; si le moindre acteur dans la chaine de contrat est américain, ça bloquera.

Il est nécessaire de favoriser les moyens de paiement dont la solution informatique est entièrement européenne. C’est possible. La CPI montre l’exemple.

Suite à l’application des sanctions, Microsoft a suspendu plusieurs services auprès de la CPI dont les comptes Outlook et Office365. Elle a donc fait le choix de déployer la suite bureautique allemande Open desk et a engagé un processus de migration de solutions non-américaines pour permettre de fonctionner en autonomie. Il est fondamental de se protéger contre le risque de menace et de coupure imposé par une décision d’un président américain imprévisible.

Activer le mécanisme européen du règlement de blocage

Ce mécanisme existe et permet l’Interdiction pour les opérateurs économiques en Europe d’appliquer ces sanctions. Mais le magistrat regrette le peu de prise de conscience actuel au niveau de la commission européenne sur ces enjeux (notamment via certains États qui ne souhaitent pas déplaire aux USA pour éviter de nouveaux droits de douane entre autre…)

Les sanctions américaines font peser un risque sur notre État de droit

Le véritable danger dans cette sanction est finalement de cibler précisément les décideurs publiques qu’ils soient aujourd’hui procureurs ou juges, parlementaires, membres de la commission européenne responsables de l’exécution du droit à la concurrence ou de l’application du DMA et du DSA (i.e Thierry Breton). Cette pression sur les décideurs pourrait modifier le comportement d’un certain nombre d’entre eux (i.e. un parlementaire dont l’enfant étudie aux USA), faisant peser un risque pour notre État de droits. Si la peur gagne, nous risquons de nous rapprocher d’un régime autoritaire au travers de juges prenant des décisions satisfaisant le pouvoir.

En conclusion

Dans un moment ou notre Nation aspire à la souveraineté, des pans entiers de notre vie quotidienne ne sont plus sous notre contrôle. Il est impératif de retrouver notre liberté par la technologie, par notre puissance économique, et grâce au droit, pour garantir notre continuité de service et protéger nos valeurs et notre vision du monde face aux agressions extérieures.

Par Clément Donzel

Avez-vous vu l'intervention de Nicolas Guillou ? Qu'en avez-vous pensé ?

Leave A Comment

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

six − 2 =

RESTONS EN CONTACT

Restons en contact newsletter

Illustration by Rose Wong

Prêts à regarder la Tech sous un autre angle ?

Une fois par mois, on décrypte l’actu Tech & Cyber.

Saisissez votre email