
Ces dernières années, tout s’est accéléré : le dérèglement climatique, les conséquences désastreuses d’une sixième extinction de masse, mais aussi l’éveil des consciences, l’instinct de la jeunesse, comme un sursaut salvateur, face à la catastrophe qui se produit sous nos yeux. Nous sommes tous, du Sud au Nord, confrontés à un bouleversement qui pourrait devenir aussi considérable qu’une guerre mondiale. Dès lors, ne devrions-nous pas entrer, logiquement, en résistance?
Dans ce petit livre incisif et pratique, Cyril Dion propose de nombreuses pistes d’actions : individuelles, collectives, politiques. Mais plus encore, il nous invite à considérer la place des récits comme moteur principal de l’évolution des sociétés. Pour lui, c’est à travers le sens, l’enthousiasme et la créativité que nous libèrerons l’énergie nécessaire à la lutte et à la construction d’un nouvel équilibre. Avec les autres, avec les différents éco-systèmes, avec nous-même.
Né en 1978, Cyril Dion est le cofondateur, avec Pierre Rabhi, du mouvement Colibris, de la revue Kaizen, ainsi que de la collection « Domaine du possible » chez Actes Sud. Écrivain, poète et réalisateur, on lui doit les films Demain (2015), écrit et coréalisé avec Mélanie Laurent, césar du Film documentaire, et Animal (2021). Il est l’auteur de plusieurs essais, de livres jeunesse et d’Imago (2017), prix Méditerranée du premier roman.
Nous avons été victime d’une campagne de désorientation systématique. La culture de consommation et la mentalité capitaliste nous ont appris à prendre nos actes de consommation personnelle pour une résistance politique organisée […]. On vous répète à l’envi que prendre une douche plutôt qu’un bain permettra d’économiser les ressources hydriques de la planète ? En réalité, 92 % de l’eau utilisée sur la planète l’est par l’agriculture (70 %), et l’industrie (22 %). Vous triez, vous composez, vous réparez pour limiter les déchets qui envahissent le globe ? Mauvaise nouvelle, les déchets des ménages représentent seulement 3 % de la production totale de déchets aux États-Unis et 8,3 % en Europe. Idem pour l’énergie où la consommation individuelle représente environ 25 % de la consommation globale. (p. 42)
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L’une des plus belles et plus ancienne victoire emblématique (et de désobéissance civile) est sans doute, celle de la militante américaine Julia « Butterfly » Hill, qui passa 738 jours au sommet d’un séquoia géant vieux de 1 000 ans, pour empêcher qu’il soit abattu. Après avoir frôlé la mort de très près, se remettant tout juste des séquelles d’un très grave accident de voiture, Julia décida en 1997 de donner du sens à cette nouvelle vie qui s’offrait à elle et rejoignit des militants qui tentaient d’empêcher une entreprise forestière de couper plusieurs très vieux et très beaux arbres dans la mythique forêt de Redwood […]. Il s’agissait de grimper sur une plateforme de six mètres de diamètre et d’un mètre quatre-vingt de côté, fixée à 55 mètres de haut et d’y rester quinze jours. Comme personne ne se portait volontaire, Julia sauta sur l’occasion. Elle allait en réalité rester deux ans sur cet arbre hors du commun qu’elle baptisa Luna. (p.80)
Si nous voulons emmener des millions de personnes avec nous, nous devons leur dire où nous allons… Car si les ONG, les activistes et les écologistes de toutes sortes passent un temps infini à dénoncer, décrypter, alerter, ils consacrent un temps et une énergie dérisoires à proposer un horizon, un récit de ce que pourrait être un monde véritablement soutenable. Or, l’imaginaire, les histoires sont très certainement le carburant le plus mobilisateur pour les êtres humains (p.101)
Il y a quelques temps, j’ai été particulièrement frappé par une enquête menée par l’IFOP auprès d’un échantillon de la population française entre 1945 et 2015. À la question « quelle est selon vous la nation qui a le plus contribué à la défaite de l’Allemagne en 1945 ? », 57 % des personnes interrogées en 1945 répondaient l’URSS et 20 %, les Américains. En 2004, les propositions s’étaient totalement inversées avec 58 % des sondés qui désignaient les États-Unis, pour 20 % l’URSS.
Selon Matthew Crawford dans son essai Contact, « la réalité est traitée à travers un écran de représentation qui protège un moi fragile du monde en rendant celui-ci inoffensif et prépare le sujet à se soumettre aux architectures du choix élaborées par tels ou tels fonctionnaires de l’ajustement psychologique ». En d’autres mots, les ingénieurs de la Silicon Valley, les publicitaires, les directeurs des programmes des grands médias, etc. Cette tentative d’échapper aux difficultés de l’hétéronomie, en mettant le monde réel et ses contraintes à distance, nous prive de l’acquisition de compétences précieuses à notre développement et à notre bonheur. Elle nous isole et nous rend plus vulnérables, plus influençables, réceptacles d’une pensée standardisée, prémâchée. Et oriente nos choix. Elle peut également renforcer une sorte de fantasme d’individualisme ultime, déraciné, capable de mener son existence hors de toute attache et de toute contrainte, résolvant les difficultés grâce à des applications.
Le philosophe Baptiste Morizot élabore, pour sa part, un récit qui nous resitue à l’intérieur du reste du vivant. Il nous invite en tant qu’espèce humaine à ré-envisager que nous sommes totalement interdépendants d’un monde sauvage qui nous a non seulement permis de devenir ce que nous sommes, mais qui nous permet encore aujourd’hui de respirer un air pur, de nous alimenter et de subvenir à la plupart de nos besoins. Pour lui, toutes les espèces sont des habitants de plein droit de notre planète. À ce titre, il nous engage à interagir avec elles avec le même degré d’attention et de sérieux que nous le faisons avec les altérités humaines, et à nous réensauvager. À redonner à toutes ces espèces leur importance, à découvrir leurs comportements, leurs mœurs… À apprendre leurs formes de communication, leurs langages, à comprendre comment ils vivent, pour inventer des modus vivendi de cohabitation. À engager des relations diplomatiques pour partager l’espace. Il appelle à abandonner cette vision (ce récit…) selon laquelle il y a d’un côté, les humains qui sont des personnes morales, dotées d’une valeur absolue, et de l’autre le reste du monde, pris comme des moyens, des ressources au service de la prospérité des personnes. (p. 160)
Imaginez que l’essentiel des activités humaines ne soit pas dédié à gagner de l’argent, augmenter le profit, doper la croissance, inverser la courbe du chômage, relancer la consommation des ménages, gagner des parts de marché, vendre, acheter, contenir la menace terroriste, préserver nos acquis, rembourser nos crédits, se plonger dans des monceaux de divertissements destinés à nous faire oublier le peu de sens que nous trouvons à nos existences et notre peur panique de mourir… mais à comprendre ce que nous fabriquons sur cette planète, à exprimer nos talents, à faire grandit nos capacités physiques et mentales, à coopérer pour résoudre les immense problèmes que notre espèce a créés, à devenir meilleurs, individuellement et collectivement. Que nous passions la majeure partie de notre temps à faire ce que nous aimons à être utiles aux autres, à marcher dans la nature, à faire l’amour, à vivre des relations passionnantes, à créer…. Impossible n’est-ce pas ? Utopiste. Bisounours. Simpliste. Et pourtant. Presque tout ce que je viens de décrire existe déjà en germe dans des écoles en France, dans des écoquartiers aux Pays-Bas, dans des écovillages en Écosse, dans des fab labs aux États-Unis, dans le quotidien de millions d’entrepreneurs, d’artistes, d’enseignants, d’architectes, d’agriculteurs…(p.166)
C’est parce que la majorité de la population continue à adhérer au même récit que les électeurs continuent à voter pour les mêmes partis, à jouer le jeu de la démocratie dans sa forme actuelle, à acheter les produits des grandes entreprises. Ce récit est soutenu et renforcé par des médias (qui appartiennent majoritairement, en France, à dix milliardaires qui voient, là aussi, une opportunité de perpétuer le récit sur lequel ils sont prospéré), des productions culturelles, des outils de communication, des architectures ergonomiques, algorithmiques, qui captent notre attention, nous abreuvent de messages publicitaires, nous divertissent et, ultimement, oriente et nos choix.
Loin d’être un pamphlet écologique radical, Cyril Dion nous propose dans ce Petit Manuel de Résistance Contemporaine de 250 pages une analyse détaillée et sincère des raisons qui pourraient justifier notre relative incapacité à modifier nos comportements, malgré les urgences climatiques et sociales.
Il souligne notamment l’absence d’un récit mobilisateur qui puisse embarquer les populations dans cette transition écologique, voir civilisationnelle qu’il appelle de ses vœux. Il note avec regret que le récit actuel (porté par l’économie de marché) semble bien mieux maitrisé par les géants de la Tech, des médias et le monde capitaliste au sens large.
Sans être jamais moralisateur, Cyril Dion offre des pistes de réflexions sur un monde souhaitable et propose de considérer des récits alternatifs pour faire évoluer les consciences, comme il avait déjà pu le faire avec son film Demain.