Tous les hommes sont mortels, de Simone de Beauvoir, une réponse au transhumanisme ?

Si l'on nous offrait l'immortalité sur la terre, qui est-ce qui accepterait ce triste présent ? demande JJ Rousseau dans l'Émile. Ce livre est l'histoire d'un homme qui a accepté.

Tous les hommes sont mortels - couverture roman Simone de Beauvoir Folio

Résumé du livre "Tous les hommes sont mortels, de Simone de Beauvoir, une réponse au transhumanisme ?"

En 1311 Raymond Fosca devient prince de Carmona, cité ducale d’Italie. Il ambitionne ardemment, pour sa petite principauté, Bonheur et Gloire, mais comprend vite que, limités dans le temps et l’espace, les moyens de son action déforment, voire anéantissent les fins par lui visées. Pour maîtriser le destin de Carmona il faut, de proche en proche, dominer l’Italie entière, et pour cela, diriger la vaste Chrétienté, c’est-à-dire élargir sa prise à la totalité du monde connu. Alors son action retrouvera sens et portée. Ambition démesurée pour un homme mortel, mais pour un immortel ? Quand donc l’occasion lui est offerte de boire l’élixir d’immortalité, c’est-à-dire d’échapper aux bornes mesquines et frustrantes de la condition humaine, Fosca n’hésite qu’à peine : « Je pensai : que de choses je pourrai faire ! »

À propos de l'auteure Simone de Beauvoir

Simone de Beauvoir est née à Paris le 9 janvier 1908. Elle fait ses études jusqu’au baccalauréat dans le très catolique cours Desir. Agrégée de philosophie en 1929, année où elle rencontre Jean-Paul Sartre, elle enseigne à Marseille, à Rouen et à Paris jusqu’en 1943. En 1946, elle publie Tous les hommes sont mortels. Jusqu’au jour de sa mort, le 14 avril 1986, elle collabore activement à la revue fondée par elle et Sartre, Les Temps modernes, et manifeste sous des formes diverses et innombrables sa solidarité totale avec le féminisme.

Mon avis sur le livre "Tous les hommes sont mortels, de Simone de Beauvoir, une réponse au transhumanisme ?"

Tous les hommes sont mortels raconte l’histoire de Raymond Fosca, simple mortel qui succombe à la tentation de l’immortalité. À travers plus de sept siècles, rencontrant toutes les grandes figures de l’histoire, on le suit dans sa lente mais inexorable désillusion. Car, nous en prenons progressivement conscience, derrière notre héro, il y a illusion tragique à croire qu’une existence humaine aurait tout à gagner en acquérant la dimension d’immortalité.

Que de projets ambitieux pourrions-nous réaliser si notre passage n’était pas aussi éphémère, s’interroge l’ambitieux Fosca. 

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Dans cet ouvrage, Simone de Beauvoir explore la manière dont la vie éternelle se transforme progressivement en véritable fardeau et interroge sur ce qui rend l’homme véritablement vivant.  

Privé de joie et de sens, les actes de notre héro ne portent plus de véritable valeur auprès des hommes mortels. Vous avez tant de millions de vies à vivre que ce que vous sacrifiez n’est jamais rien lui assène son fils Antoine.

Prisonnier de sa propre existence, mort mais encore là, seul, Fosca réalise que c’est la conscience de leur propre mortalité qui peut éveiller en l’homme une passion véritable pour la vie, et qui donne à ses actes sens et importance.

Un roman absolument magnifique et un essai psychologique et philosophique sur la condition humaine qui devrait nous faire relativiser nos ambitions d’hybridation et de fantasme d’éternité. Un roman à envoyer d’urgence à nos tech bros de la Silicon Valley et autre transhumanistes qui rêvent d’engager l’humanité dans une existence dématérialisée, pleine d’octets, mais vide de sens. 

Extraits du livre "Tous les hommes sont mortels, de Simone de Beauvoir, une réponse au transhumanisme ?"

Fosca démontre à Régine qu'il est immortel

Il s’approcha du lavabo, et lorsqu’il revint vers elle il tenait son rasoir à la main.
– N’ayez pas peur, dit-il.
Avant qu’elle ait pu faire un geste, un flot de sang s’échappait de la gorge de Fosca.
– Fosca ! cria-t-elle.
Il avait vacillé ; il gisait sur le lit les yeux fermés, pâle comme un mort, et le sang coulait de sa gorge ouverte ; il poissait la chemise, les draps du lit. Il s’égouttait sur le carreau, tout le sang de son corps s’échappait par l’entaille profonde dont les lèvres béaient. Régine saisit une serviette, la trempa dans l’eau et l’appliqua contre la plaie. Elle tremblait de tout son corps. Avec épouvante, elle fixait ce visage sans ride, sans jeunesse, qui était peut-être celui d’un ca davre : un peu d’écume perlait au bord de ses lèvres et on aurait dit qu’il ne respirait plus. Elle appela :
– Fosca ! Fosca !
Il entrouvrit les yeux. Il respira profondément. (p.59)

Une femme unique comme toutes les femmes

– Toujours le même effort, le même échec, dit-il avec lassitude. Toujours ils recommencent l’un après l’autre. Et moi je recommence, comme les autres. Ça ce n’arrêtera jamais.
– Mais moi je suis différente, dit-elle. Si je n’étais pas différente, pourquoi m’aimeriez-vous ? Vous m’aimez, n’est-ce pas ?
– Oui, dit-il.
– Et je suis unique pour vous.
– Oui, dit-il encore. Une femme unique comme toutes les femmes.
– Mais je suis moi, Fosca ! Ne me voyez-vous plus ?
– Je vous vois. Vous êtes blonde, généreuse et ambitieuse, vous avez horreur de la mort.
Il hocha la tête.
— Pauvre R2gine !
– Ne me plaignez pas ! dit-elle. Je vous défends de me plaindre.
Elle partit en courant. (p.96)

Je suis né en Italie, le 17 mai 1279

Je suis né en Italie, le 17 mai 1279, dans un palais de la ville de Carmona. Ma mère mourut peu de temps après ma naissance. Je fus élevé par mon père qui m’apprit à monter à cheval et à tirer à l’arc ; un moine fut chargé de m’instruire et s’efforça de m’inculquer la crainte de Dieu. Mais dès mon plus jeune âge je ne me souciais que de la terre et je ne craignais rien. (p.119)

J'ai peur de mourir ; mais une éternité de vie, comme c'est long !

L’élixir d’immortalité ! Pourquoi ne t’es-tu pas avisé plus tôt de me le vendre ? Tu n’aurais plus jamais eu besoin de mendier.
Bartholomeo passa son doigt sur le col poussiéreux du flacon.
– C’est cette maudite bouteille qui a fait de moi un mendiant. 
– Comment cela ?
-) Mon père a été sage. Il a caché la bouteille dans son grenier et il l’a oubliée. En mourant, il m’a révélé son secret mais il m’a conseillé de l’oublier à mon tour. J’avais vingt ans et on me faisait don d’une éternelle jeunesse : de quoi me serais-je soucié. J’ai vendu la boutique de mon père, j’ai dilapidé sa fortune. Chaque jour je me disais : je boirai demain.
– Et tu n’as pas bu ? dis-je.
– La pauvreté est venue et je n’ai pas osé boire. La vieillesse est venue, et les infirmités. Je disais : je boirai au moment de mourir. Tout à l’heure, quand tes gendarmes m’ont découvert au fond de la hutte où je me cachais, je n’ai pas bu.
– Il est encore temps, dis-je. 
Il secoua la tête.
– J’ai peur de mourir ; mais une éternité de vie, comme c’est long ! (p.140)

Ma femme était morte, et mon fils et mes petits-enfants ; tous les compagnons étaient morts

Je me relevai et glissai ma main sous ma chemise. Je la retirai pleine de sang. Je regardai ce sang et je me mis à rire. Je m’approchai de la fenêtre et respirai profondément. L’air entrait dans mes poumons et gonflait ma poitrine. Le moine poursuivait son prêche et la foule des condamnés à mort l’écoutait en silence ; ma femme était morte, et mon fils et mes petits-enfants ; tous les compagnons étaient morts. Moi je vivais et je n’avais plus de semblable. Le passé était tombé de moi ; plus rien ne m’enchaînait : ni souvenir, ni amour, ni devoir ; j’étais sans loi, j’étais mon maître, et je pouvais disposer à mon gré des pauvres vies humaines, toutes vouées à la mort. Sous le ciel sans visage et je dressais vivant et libre, à jamais seul. (p.164)

Vous avez tant de millions de vies à vivre que ce que vous sacrifiez n'est jamais rien

Quand Antoine plongeait dans un lac, quand il montait le premier à l’assaut, je l’admirais parce qu’il risquait sa vie ; mais vous, qu’est ce que votre courage ? J’aimais sa générosité : vous donnez sans compter vos richesses, votre temps, vos peines, mais vous avez tant de millions de vies à vivre que ce que vous sacrifiez n’est jamais rien. J’aimais aussi sa fierté ; un homme pareil à tous les autres, et qui choisit d’être lui-même, c’est beau ; vous, vous êtes un être exceptionnel, et vous le savez ; cela ne me touche pas.  (p.216)

lls reposaient en paix. Et moi j'étais mort, mais j'étais encore là

J’entrai dans la cathédrale et je regardai les dalles sous lesquelles gisaient les princes de Carmona ; sous la voûte la voix du prêtre avait murmuré : « qu’ils reposent en paix. » Ils reposaient en paix. Et moi j’étais mort, mais j’étais encore là, témoin de mon absence. Je pensai : « il n’y aura jamais de repos. » (p.280)

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Ils doivent refuser ce qui est, sinon il ne seraient pas des hommes.

Je les comprends, dis-je. Maintenant, je les comprends. Ce qui a du prix à leurs yeux, ce n’est jamais ce qu’ils reçoivent : c’est ce qu’ils font. S’ils ne peuvent pas créer, il faut qu’ils détruisent, mais de toute façon ils doivent refuser ce qui est, sinon il ne seraient pas des hommes. Et nous qui prétendons forger le monde à leur place et les y emprisonner, ils ne peuvent que nous haïr. Cet ordre, ce repos dont nous rêvons pour eux serait la pire malédiction… (p.318)

C'étaient des hommes qui voulaient accompli leur destin d'homme en choisissant leur vie et leur mort, des hommes libres

Il était loin de moi soudain. Ses yeux étaient fixés sur le fond de la rue d’où tout à l’heure la mort allait surgir, une mort qu’il avait choisie. Le bûcher flambait, le vent dispersait les cendres des deux moines augustins : « il n’y a qu’un seul bien, c’est d’agir selon sa conscience. » Couché sur son lit, Antoine souriait. Ce n’étaient ni des orgueilleux ni des fous, je le comprenais à présent. C’étaient des hommes qui voulaient accompli leur destin d’homme en choisissant leur vie et leur mort, des hommes libres. (p.483)

Par Clément Donzel

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Illustration by Rose Wong

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