
« Ce livre est né d’une conviction : je crois qu’il est possible d’expliquer de manière convaincante comment la conscience est fabriquée et ce qu’elle apporte à l’humanité. Alors comment la définir ? Donnons-en une formulation rapide : la conscience est le processus biologique qui permet à chacun de faire l’expérience de sa vie individuelle. En d’autres termes, telle que je la conçois, la conscience nous permet de sentir que nous sommes en vie, que nous existons. Grâce à elle, il nous est possible de conclure que nous avons un esprit, mais aussi d’avoir l’intuition de sa nature privée, et même la conviction assez forte que nous n’avons qu’un seul esprit et non pas plusieurs.
C’est incroyable, mais nous sommes parvenus à approcher, je crois, au moins une petite partie du mystère – la fabrication de la conscience – et à la résoudre. » (A. D.)
Antonio Damasio, mondialement connu, est professeur de neurosciences, de neurologie, de psychologie et de philosophie à l’Université de Californie du Sud à Los Angeles, où il dirige le Brain and Creativity Institute. Il est membre de la National Academy of Medecine et de l’American Academy of Arts and Sciences. Ses ouvrages sont traduits dans une trentaine de langues. Il est notamment l’auteur de L’Erreur de Descartes, de Spinoza avait raison, de L’ordre étrange des choses et, dernièrement, de Sentir et savoir. Une nouvelle théorie de la conscience, qui sont tous des best-sellers mondiaux.
Antonio Damasio nous propose dans L’intelligence naturelle et l’éveil de la conscience un voyage palpitant au cœur de la conscience et de ce qui fait de nous des êtres humains.
La structuration du livre en courts chapitres associée à la pédagogie de l’auteur permettent d’aborder cette thématique de la conscience de manière compréhensible et accessible.
Longtemps éclipsés par les fonctions cérébrales de haut niveau (créativité, réflexion, planification…), sous-estimés car méconnus ou mal compris, les sentiments homéostatiques sont remis à l’honneur par l’auteur. Pour lui, ces sentiments homéostatiques sont essentiels à l’espèce humaine en participant au processus critique de régulation de la vie. Sans eux, point de conscience. Nous redeviendrions des animaux.
Bien que le sujet du livre ne soit pas dédié à arbitrer le fait qu’une IA puisse avoir ou non une conscience (spoiler : elle n’en a pas…), l’IA est abordée dans le livre. Si Antonio Damasio reconnait que l’IA puisse contribuer positivement au bien-être de l’humanité, il en souligne les risques et les limites, comme de nombreuses études qui soulignent le caractère potentiellement addictif de cette technologie et son impact sur le cerveau. Il est également critique sur la notion même de l’Intelligence Artificielle Générale promus par ceux que le journaliste Thibault Prévaut nomme les prophètes de l’IA.
Pour ceux que le sujet intéresse, je recommande également le livre du sociobiologiste Edward O. Wilson qui traite également de la créativité à travers l’évolution humaine, the Origins of Creativity.
Les sentiments homéostatiques (bien-être ou malaise, faim ou soif, chaleur ou froid, douleur ou plaisir…) participent au processus critique de régulation de la vie qui vise à maintenir dans l’organisme des constantes et des valeurs situées dans la plage idéale de l’homéostasie, celle dont les valeurs sont compatibles avec la poursuite de la vie. On notera que cette variété de sentiments n’est pas la seule dans le répertoire de la nature. Lorsque nous ressentons des émotions comme la joie ou la tristesse, la colère ou la peur, nous appelons « émotionnels » et non « homéostatiques » les sentiments qui leur correspondent, car ils font partie intégrante du processus émotionnel naturel et que la gestion de la vie n’est pas leur fonction première. (p.12)
Aujourd’hui, un type d’intelligence apparemment nouveau a fait une entrée en scène fracassante, en rupture radicale avec notre passé. Je fais référence au large spectre des développements de ce qu’on appelle l' »intelligence artificielle » (IA). […] Tendis que certains de ces instruments contribuent positivement au bien-être de l’humanité, ils peuvent également servir à déformer les faits et à saper des aspects essentiels des processus sociaux et politiques que nous associons à une existence saine et morale. Et le problème n’est pas seulement que de tels développements, entre les mains d’acteurs malveillants, puissent faire beaucoup de mal : il y a un risque réel que, par le confort qu’ils offrent et par leur caractère addictif, ils éclipsent de précieuses réalisations humaines ayant rendu la vie plus saine, plus heureuse et plus noble – j’entends par là les arts et la philosophie, les sciences, et les divers moyens de cultiver l’esprit qui ont donné aux humains leur noblesse. (p.23)
La conscience est un processus biologique qui permet aux organismes dotés d’un système nerveux de découvrir à la fois leur propre existence et l’existence d’un univers environnant. (p.28)
L’intéroception est un terme technique générique désignant les mécanismes et les activités biologiques qui permettent le fonctionnement de l’esprit sensible. Les activités décrites par l’intéroception visent à maintenir d’innombrables paramètres de la fonction corporelle à l’intérieur d’une fourchette propice à la poursuite de la vie […] L’interoception surveille un ensemble de paramètres variés, qui inclut naturellement le niveau de plusieurs substances chimiques présentes dans le corps, mais aussi bien, par exemple, le tonus musculaire des viscères, comme les muscles lisses de l’intestin, et l’état de la muqueuse de la trachée ou de l’œsophage. (p.57)
Lorsqu’on compare la population de neurones dédiés à la cognition (perception, réflexion, créativité…) à celle des neurones dédiés à la régulation de la vie, c’est du côté de la régulation de la vie et de l’intéroception que l’on trouve la plus grande variété de types de neurones et la plus grande complexité d’organisation !
Je ne cherche pas du tout à minimiser la puissance et l’importance des fonctions supérieures de l’intellect et de la créativité. Je veux simplement souligner le fait que réussir à assurer la régulation de la vie est un exploit dont il faut saluer le mérite, l’extraordinaire sophistication et la valeur. (p.79)
L’esprit sensible génère continuellement de la subjectivité, parallèlement aux perceptions, réflexions, créations et traductions en langage générées par l’esprit intégré. La conscience émerge de ces deux processus continus, qui proviennent de composants spatialement distincts du système nerveux, mais opèrent simultanément. (p.101)
Les sentiments homéostatiques permettent de maintenir la vie et améliorent les chances globales de survie.
Les sentiments sont impérieux. Le secret de leur force réside dans leur physiologie particulière. Les messages qu’ils envoient ne sont pas codés en morse : ils remuent la chair et troublent l’esprit, souvent jusqu’à ce que l’on se plie à la demande ou au conseil. D’ailleurs, lorsqu’ils nous invitent simplement à nous détendre et à profiter de la journée ou à explorer l’environnement pour voir s’il n’y aurait pas quelque chose à en tirer, ils nous poussent également à le faire, et avec tout autant d’insistance, mais de manière agréable cette fois. En somme, que les sentiments recommandent ou cajolent, séduisent ou ordonnent, ils nous font « faire des choses » et ces « choses » ont à voir avec la vie, plus précisément avec le maintient de la vie de la manière la plus efficace. Suivre leurs conseils ou obéir à leurs injonctions nous aide à vivre. (p.113)
Âge approximatif de différentes formes vivantes. Les sentiments homéostatiques, la subjectivité et la conscience existent probablement depuis 500 millions d’années. (p.189)
Je dois rappeler la distinction essentielle qu’il faut garder à l’esprit : l’esprit des êtres biologiques est naturel et non artificiel, et ce qu’il a de plus caractéristique est lié à sa raison d’être. L’esprit « biologique » s’est développé dans des organismes complexes et a été sélectionné au cours de l’évolution parce qu’il servait efficacement un objectif tout à fait capital : assister le processus vital des organismes ainsi dotés et, une fois enrichi par la conscience, permettre à cette vie de suivre son cours. Pour l’esprit artificiel, c’est tout différent : il n’a pas à s’inquiéter de sa vie car il n’en a pas. Il n’a rien à perdre parce qu’il ne possède rien.
Si l’on fait abstraction de acteurs malveillants, on peut considérer l’IA comme un ensemble sans cesse croissant de dispositifs inventés par l’intelligence naturelle humaine.
On entend souvent les experts et les entrepreneurs de l’IA répéter avec enthousiasme que l’intelligence artificielle générale (IAG) « produira tout ce que le cerveau humain est capable de produire ». Formulée ainsi, sans nuances, cette idée me semble fausse et trompeuse. Pourquoi ? J’ai montré que la plupart des processus mentaux créatifs et sophistiqués ne sont pas générés par le cerveau seul, mais sont le résultat d’un partenariat entre le cerveau et des structures non neuronales du corps. L’apparition du cerveau au cours de l’évolution est d’abord une conséquence de la vie et du besoin de la réguler à l’intérieur d’un corps. Le cerveau à lui seul ne peut pas générer de sentiments, car le contenu des sentiments est fabriqué à l’intérieur du corps par les processus vitaux d’un organisme biologique.
En outre, affirmer que le cerveau seul détient la clé des processus mentaux, c’est considérer que les circuits de neurones produisent par eux-mêmes ces processus mentaux. Voilà une autre erreur majeure : en effet, les processus mentaux dépendent également de la physiologie du corps et du fonctionnement de composants non neuronaux du cerveau, comme les cellules gliales, par exemple. (p.212)
Illustration by Rose Wong
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