Vallée du silicium d’Alain Damasio

Vallée du silicium est un essai techno-critique et poétique d'Alain Damasio qui entrelace fascination, nostalgie et espoir envers la Silicon Valley.

Vallée du silicium d'Alain Damasio couverture

Résumé du livre "Vallée du silicium d’Alain Damasio"

« Ce qui manque furieusement à notre époque, c’est un art de vivre avec les technologies. Une faculté d’accueil et de filtre, d’empuissantement choisi et de déconnexion assumée. Des pratiques qui nous ouvrent le monde chaque fois que l’addiction rôde, un rythme d’utilisation qui ne soit pas algorithmé, une écologie de l’attention qui nous décadre et une relation aux IA qui ne soit ni brute ni soumise. »

À San Francisco, au cœur de la Silicon Valley, Alain Damasio met à l’épreuve sa pensée technocritique, dans l’idée de changer d’axe et de regard. Il arpente « le centre du monde » et se laisse traverser par un réel qui le bouleverse.

Composé de sept chroniques littéraires et d’une nouvelle de science-fiction inédite, Vallée du silicium déploie un essai technopoétique troué par des visions qui entrelacent fascination, nostalgie et espoir. Du siège d’Apple aux quartiers dévastés par la drogue, de rencontres en portraits, l’auteur interroge tour à tour la prolifération des IA, l’art de coder et les métavers, les voitures autonomes ou l’avenir de nos corps, pour en dégager une lecture politique de l’époque et nous faire pressentir ces vies étranges qui nous attendent.

À propos de l'auteur Alain Damasio

Né à Lyon en 1969, Alain Damasio caracole sur les cimes de l’imaginaire depuis la parution en 2004 de son deuxième roman, La Horde du Contrevent. Il a notamment reçu le Grand Prix de l’Imaginaire à trois reprises. Amplement salué par la critique, Alain Damasio construit une œuvre rare, dévorée par le public, sans équivalent dans les littératures de l’imaginaire.

Mon avis sur le livre "Vallée du silicium d’Alain Damasio"

Vallée du silicium est un essai agréable à lire d’Alain Damasio, que je découvre ici. L’auteur nous amène avec lui lors d’un voyage initiatique en Silicon Valley, accompagné notamment de l’excellentissime Fred Turner, auteur d’Aux sources de l’utopie numérique.

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Damasio utilise avec malice la richesse de la langue française et nous transporte dans l’univers siliconé de la vallée. Il nous décrit avec une certaine poésie un univers technologique qu’il décrypte pour nous. On y découvre une technologie qui nous enferme au lieu de nous libérer, une technologie qui nous possède, nous rend accro et dont l’impact écologique n’est plus à démontrer.

Si l’auteur n’est pas à proprement parlé technophobe, il critique une certaine vision du monde imposée par les géants de la Tech et nous invite à prendre de la distance, à nous éduquer et à s’interroger sur nos usages du numérique. Comment ne pas se retrouver dans cette analyse ?

La Vallée du silicium, c’est une invitation à la résistance par les mots, la poésie et l’imagination.

Extraits du livre "Vallée du silicium d’Alain Damasio"

Un seul anneau pour les gouverner tous ?

De l’anecdote touchante des débuts, romancée par les cheveux longs de Jobs et Wozniak, Apple a longtemps tiré une aura hippie, un halo de contre-culture sèchement démenti depuis par ses normes, sa hiérarchie interne, sa culture du secret, ses logiques propriétaires et son héritage militaro-industriel issu de l’après-guerre. 

Nous sommes à l’opposé du logiciel libre, de l’open source et du partage. Les matériels Apple nous rendent hétéronomes parce qu’ils sont conçus pour être impossibles à bricoler, à seulement démonter, donc à réparer ou à personnaliser soi-même en remplaçant des pièces. Ils vous coupent de toute autonomie technique, de toute liberté de bidouiller. Ils maximisent la dépendance au fabricant. Un iPhone ne se possède pas : il vous possède. (p.22)

L'écologie catastrophique du dernier kilomètre

Nous entrons de fait dans l’écologie catastrophique du dernier kilomètre – qui est déjà le scandale des Amazon, Uber et autres livreurs de malbouffe à la maison. Le concept désastreux du commerce-chez-soi, outrancièrement consommateur de parcours et donc d’énergie fossile, devient avec le véhicule autonome le déplacement-chez-soi, pour et de-chez-soi, et pour chaque point de la ville où je veux aller juste pour-ma-pomme ! L’inverse du transport collectif, lui réellement optimisé pour ne pas démultiplier les trajets, afin que ce soit le citoyen qui fasse l’effort du dernier kilomètre à parcourir, alléluia : à pied ! (p.62)

Les Big Tech et le panoptique de Bentham

Si vous visitez la Silicon Valley, n’espérez pas entrer chez Apple ou Facebook, ni même dans l’enceinte de leur site, sans badge ou accréditation. « Be Open », clame pourtant Facebook sur les murs créatifs de son siège social, oubliant que cette ouverture n’est qu’à sens unique, comme le pointe Fred Turner. C’est un panoptique de Bentham où tu peux voir sans être vue, où l’ouverture est asymétrique : toi, modeste internaute, tu dois laisser libre accès à la totalité du moindre de tes actes sur les réseaux mais eux ont le droit suprême de t’interdire la plus minuscule transparence sur leur monde qui exige cependant la tienne, absolue et constante. 
Be open – for us ! We’ll stay closed|for you. (p.80)

L'augmentation humaine s'est construite sur une intensification des mécanismes de dépendance

Mais le geek n’est plus à mon sens l’avenir de Sapiens. Il l’a été pendant disons cinquante ans, entre 1970 et 2020. Il portait en lui la promesse propre au cyberpunk, celle d’une émancipation de nos corps et de nos esprits par la technologie. Nous nous sommes laissé cybercer dans la douceur de cette illusion, sinon cyberner. La technogreffe fantasmée est bien advenue, elle tient dans nos paumes ou nos poches sous la forme d’un téléphone intelligent. À cette nuance près qu’au lieu de nous libérer, cette « augmentation » de l’humain s’est construite sur une intensification sans précédent des mécanismes de dépendance et d’auto-aliénation à l’outil, seule voie efficace pour maximiser le profit des fabricants et des plateformes. (p.102)

Dans un système, l'utilisateur devient partie du système

À la fin de sa vie, Ivan Illich a eu ces mots sur l’informatique : « Cette ordinateur sur la table n’est pas un instrument. (…) Un marteau, je peux le prendre ou le laisser. Le prendre ne me transforme pas en marteau. Le marteau reste un instrument de la personne, pas du système. Dans un système, l’utilisateur (…), logiquement, c’est-à-dire en vertu de la logique du système, devient partie du système. » (p.175)

Le succès d'une entreprise ne tient pas exclusivement à son fondateur héroïque

Les entrepreneurs la façonnent industriellement, à base de prophéties auto-réalisatrices, qui proclament par exemple l’avènement du métavers ou l’optimisation de sa santé par objets connectés. Ils s’efforcent de conduire nos conduites et de pré-calibrer nos comportements à venir, par la publicité naturellement, tout autant que par du storytelling dont ils sont souvent le personnage principal, alimentant cette fable risible, dont les médias raffolent, qui prétend que le succès d’une entreprise tient exclusivement à son fondateur héroïque. Musk n’a pas fait Tesla, pas plus que Meta n’est Zuckerberg: ce fake narratif n’est qu’un préalable à une identification grossière qui masque les rapports de force et d’exploitation derrière la success story. (p.204)

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L'IA générative contrefait notre art du langage

Fraichement apparue, l’IA générative contrefait l’une des dernières aptitudes certifiées human origin dont nous pouvions être fières : notre art du langage. Qu’est-ce qui se passe quand nous externalisons dans des machines de langage nos capacités d’analyse et de synthèse, la clarification de nos connaissances, notre propension au récit ou à l’introspection, nos journaux intimes et nos poèmes de peu ? Qu’est-ce qui se passe quand parler va devenir, la moitié du temps, parler avec une machine qui malaxe et remixe la moyenne de tous les mots ? Saura-t-on encore écrire nos propres lettres d’amour sans les paraphraser à partir d’un prompt ? Saura-t-on encore argumenter ou finira-t-on par laisser les machines s’expliquer entre elles dans le Parlement vide d’une démocratie purgée ? (p.212)

Éduquer, prendre de la distance, s'interroger et réguler.

Éduquer d’accord, vous me direz, mais à quoi? À ce qui fait nos routines et nos quotidiens d’utilisateurs, déjà. À la manipulation de notre attention ensuite. À la prise de distance. Et interroger. Pour ouvrir les crânes, pour sortir des tunnels stimuli-réactions. Interroger tout ce que le numérique transforme en nous, sans cesse, et tout ce que ça traverse. Interroger la psychologie que ça mobilise, les rapports sociaux que ça forme, les enjeux philosophiques que ça soulève, et la politique qui en découle. Interroger ce que peut encore l’État, ce que peuvent encore défendre ou réguler le droit et les lois.

Par Clément Donzel

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