
L’OSINT change les règles du rapport entre information et démocratie. Citoyens, journalistes, chercheurs : ils sont de plus en plus nombreux à recourir à cette méthode d’enquête héritée des services de renseignement. L’OSINT, pour Open Source Intelligence (ou Renseignement d’origine sources ouvertes), connaît un essor exponentiel et exerce une influence déterminante sur notre société.
A partir de vidéos postées sur les réseaux sociaux ou d’images satellitaires accessibles à tout internaute, les OSINTeurs examinent les sujets qui font l’actualité : conflits en Ukraine ou au Moyen-Orient, manifestations et violences policières, massacre des Ouïgours… Le but de ces enquêteurs modernes ? Mettre en lumière des faits d’intérêt public, y compris en contestant les versions officielles et institutionnelles, dans un contexte où la désinformation est grandissante.
Dans ce livre éminemment actuel, Allan Deneuville nous éclaire sur la capacité de l’OSINT à décrypter notre époque tout comme sur ses inévitables limites ; car selon qu’elles sont utilisées à des fins journalistiques, citoyennes, juridiques, sécuritaires ou criminelles, ces nouvelles enquêtes sont en effet susceptibles de nourrir notre vie démocratique autant que de la menacer. Et il nous interroge, enfin, sur l’aspiration de notre société à la transparence autant que sur les conditions de production de la vérité à l’ère numérique.
Docteur en littérature comparée, Allan Deneuveille est maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’université Bordeaux-Montaigne. Spécialiste de l’OSINT, il est à l’initiative du groupe de recherche et de création Après les réseaux sociaux et en charge du pôle recherche de l’association OpenFacto.
L’auteur Allan Deneuville propose dans OSINT : enquêtes et démocratie un ouvrage généraliste sur un phénomène en pleine expansion, la recherche d’information en source ouverte. En prenant soin de revenir aux origines de l’OSINT, d’expliciter qui sont les acteurs en présence et quels sont leurs usages, il rend son ouvrage accessible aux néophytes et aux curieux. Le mérite du livre selon moi est d’offrir un cadre conceptuel à cette pratique en exposant clairement les bénéfices de l’OSINT mais également ses limites, tant au regard du droit qu’en terme d’impact sur la vie privée et sur nos démocraties (dark OSINT).
À noter que ce livre ne s’adresse pas à ceux qui souhaiteraient s’adonner aux pratiques de l’OSINT, n’offrant pas de guide pratique en tant que tel mais plutôt des ressources pour ceux qui souhaiteraient creuser le sujet.
Documents administratifs : en France, il est possible d’accéder légalement, par l’intermédiaire de la CADA (Commission d’accès aux Documents Administratifs) à des documents administratifs tels que les textes de loi, les cadastres, ou encore les marchés publics qui fournissent des informations contextuelles officielles.
Presse : les journaux papier et web ainsi que les archives de la radio et de la télévision, par exemple, celles disponibles auprès de l’INA, sont des sources essentielles en OSINT. L’accès à la presse étrangère, facilité par la numérisation, est une source d’information majeure sur laquelle peuvent se fonder des investigations. Des couvertures locales d’évènements peuvent sembler anodines, mais prendre une tout autre dimension si on les recoupe avec d’autres informations dans le cadre d’une enquête.
Contenus générés par les utilisateurs (CGU) : peut-être l’une des facettes les plus populaires de l’OSINT avec les données cartographiques, il s’agit des publications sur les médias sociaux, forums, blogs ou plateformes de partage. On peut penser aux réseaux cités précédemment mais aussi à des plateformes moins connues en Occident à l’instar de VKontakte, Odysee ou Weibo. Les contenus crées par les utilisateurs de ces réseaux socionumériques peuvent être des messages, des photographies, des vidéos, mais aussi des interactions et liens sociaux.
Archives du Web : les pages web font partie des sources de l’OSINT, qu’elles soient consultables au moment de l’enquête ou qu’elles aient disparu. Des sites, tels que la Wayback Machine d’Internet Archive,, permettent de consulter des versions stockées et potentiellement disparues de sites web et de médias sociaux. Il existe également, dans de nombreux pays, un archivage institutionnel du Web. En France, ce sont la bibliothèque nationale de France et l’Institut national de l’audiovisuel qui prennent en charge cette mission. Ces archives sont cruciales pour vérifier l’historique de pages effacées ou modifiées.
Littérature scientifique : avec l’essor de la science ouverte, vivement encouragée par les universités à travers le monde, de nombreuses revues, scientifiques ont rendu leurs articles accessibles au public, offrant des analyses et des études de fond dans des domaines divers.
Rapports financiers : dans les enquêtes financières, dites « follow the money », les analystes OSINT exploitent les rapports annuels, les bilans, et les documents de marché public pour suivre les flux financiers et identifier des réseaux d’intérêts économiques.
Vues satellites et données géographiques : les images satellites font peut-être partie des visuels les plus identifiables des enquêtes OSINT. On peut penser à la pratique de la géolocalisation permettant de retrouver le lieu d’une prise de vue photo ou vidéo par l’analyse des détails de l’image et le recoupement avec des services comme Google Street View, Mapillary ou OpenStreetMap.
Le suivi des avions et des bateaux : des sites comme Flightradar24 pour les avions ou MarineTraffic pour les bateaux permettent de suivre en temps réel ou de tracer les itinéraires des avions et des navires.
Salons professionnels : ces évènements réunissent des acteurs d’un secteur spécifique, offrant des informations sur les tendances, les innovations et les entreprises actives dans un domaine. (p.33)
Aujourd’hui, professionnels et amateurs peuvent accéder à des cours en ligne de haute qualité, comme ceux proposés par l’AFP, Al Jazeera ou le Global Investigative Journalism Network, qui mettent gratuitement à disposition des modules de formation en OSINT. Des figures comme Benjamin Strick et Antoine Schirer proposent des tutoriels rendant ainsi l’apprentissage et la transmission des compétences OSINT plus accessibles. (p.47)
Le collectif Bellingcat propose des ateliers de formation et des ressources en ligne permettant de diffuser les compétences nécessaires pour utiliser efficacement des outils numériques dans un cadre professionnel ou privé. (p,76)
Les informations issues des sources ouvertes durant la guerre froide se recoupent souvent avec celles obtenues par des sources humaines. Une source ouverte permettait, ce qui est toujours le cas, de corroborer ou non les dires d’un potentiel agent étranger, et donc de juger sa fiabilité par rapport à l’adéquation de son discours avec ce que diffusaient les radios, les télévisions et la presse écrite des pays concernés. Si le FBIS (Foreign Broadcast Intelligence Service) n’existe plus (il a été intégré à la CIA en 2005), le BBC Monitoring Service est pour sa part toujours actif et continue de traduire et d’analyser des contenus issus de 150 pays dans une centaine de langues (p.60)
Le Web, associé à des politiques favorisant la transparence et une société plus ouverte sur elle-même, permet désormais à chacun de mener ses propres recherches, transformant ainsi profondément le paysage informationnel. Avant l’ère numérique, le pouvoir semble se structurer autour de l’image du panoptique, concept développé par Michel Foucault à partir des travaux de Jeremy Bentham. Ce modèle repose sur une surveillance centralisée où un pouvoir unique observe et contrôle l’ensemble de la population. Aujourd’hui, le monde numérique introduit, selon le chercheur canadien Steve Mann, une logique de sousveillance. (p.70)
Le modèle du panoptique décrit par Jéremy Bentham et analysé par Michel Foucault, symbole d’un pouvoir centralisé contrôlant la surveillance et la représentation semble avoir cédé la place à un catoptique incarnant une collaboration plus démocratique et fragmentée des représentations, où chacun peut surveiller et être surveillé. (p.100)
Ainsi, un outil comme PimEyes propose une reconnaissance faciale redoutable capable de retrouver de nombreuses occurrences du visage d’une personne sur le Web. Si un tel outil entrave manifestement le droit à la vie privée, il s’avère extrêmement utile pour mener des enquêtes en sources ouvertes. De la même manière, le site GeoSpy (ndlr : maintenant Raven), accessible gratuitement, permet de déterminer avec plus ou moins de précision où une photographie a été prise en fonction de différentes caractéristiques de son paysage. D’autres logiciels comme Kosmos proposent une analyse d’image permettant aux enquêteurs de pallier ce qu’ils n’auraient pas perçu sur une photographie, par exemple. (p.78)
Pour sa part, la justice met au défi l’OSINT, comme on peut le lire dans le Protocole de Berkeley : « Pour que ces informations soient recevables aux fins d’une procédure judiciaire, les procureurs et les conseils doivent habituellement être en mesure d’en attester l’authenticité et de garantir qu’elles ont fait l’objet d’une chaîne de contrôle strict ».
Ce protocole constitue aujourd’hui un guide essentiel pour encadrer les pratiques OSINT dans un contexte judiciaire en train d’instaurer des normes assurant la fiabilité et la recevabilité des données collectées. (p.94)
Dans les organisations bien établies, l’OSINT est systématiquement recoupée avec d’autres sources de renseignement, que les professionnels traitent et analysent afin d’orienter les agences de renseignement et d’informer les décideurs.
Une connaissance du terrain alimentée par les sciences sociales permet ainsi de mieux appréhender son enquête et d’éviter de nombreux pièges interprétatifs.
Sur Google Street View, par exemple, il ne fait jamais nuit, et la vie ou les mouvements sociaux demeurent invisibles, n’étant entraperçu qu’à quelques rares moments. Connaître un lieu, ce n’est pas seulement en avoir une représentation cartographique, aussi complète soit-elle ou prétend-elle, c’est sentir l’atmosphère d’un quartier, s’habituer aux rythmes de vie d’une population, percevoir les bruits et leurs évolutions en fonction des heures de la journée, connaître les liens entre les habitants et les raisons qui les poussent à se rassembler à tel endroit mais à éviter tel autre. Observer sur Google Maps votre quartier vous apportera une expérience et une connaissance de votre lieu de vie beaucoup plus pauvre que celles que vous avez au quotidien, d’où l’importance des approches ethnographiques dans l’étude des espaces.
Le monde numérique tel que nous le connaissons est en réalité profondément enraciné dans la matérialité. Il ne pourrait exister sans les mines extrayant les minerais rares nécessaires à la fabrication des composants électroniques ou sans les data centers qui stockent nos données et alimentent aujourd’hui les services d’intelligence artificielle. Ces infrastructures consomment des quantités considérables d’eau et d’électricité, tout en générant des externalités importantes, comme le traitement des équipements électroniques obsolètes, souvent exportés vers des décharges situées en dehors des pays consommateurs. Par-dessus tout, le monde numérique est construit sur un réseau physique monumental de centaines de milliers de kilomètres de câbles sous-marins et terrestres qui connectent les continents enter eux. (p.136)
L’usage de la timeline dans l’OSINT ne se limite donc pas à une simple reconstruction des faits. Il s’agit d’un outil de mise en récit, d’un dispositif structurant qui façonne la perception des évènements. En redonnant du sens à des fragments dispersés, elle contribue activement à la fabrique de la factualité et de la vérité dans les enquêtes numériques, tout en imposant un cadre narratif et visuel spécifique qui mérite d’être interrogé. (p.171)
Illustration by Rose Wong
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