
Asma Mhalla est politologue et essayiste. Elle est l’auteure d’un premier livre Technopolitique, Comment la technologie fait de nous des soldats (Seuil, 2024). Dans Cyberpunk (Seuil, 2025), Asma Mhalla nous amène dans une lente descente aux enfers Cyberpunk. Un univers dystopique peuplé de néologismes (diléviathan, État minimal total, fascisme-simulacre, hypertechnologies…) qu’elle prend heureusement soin de définir en fin d’ouvrage.
Cyberpunk offre un cadre d’analyse pour comprendre notre monde actuel, porté par de solides références et des grands auteurs classiques, parmi lesquels Hannah Arandt, citée de nombreuses fois, mais également Michel Foucault, des auteurs que j’apprécie tout particulièrement pour la richesse de leurs analyses et la pertinence de leurs propos, et qui résistent au passage du temps.
Si l’avenir dressée par Mhalla est sombre, il n’est pas certain et l’auteure nous livre quelques pistes de réflexion pour retrouver notre liberté menacée. En fin d’ouvrage, on y retrouve un délicieux manuel de survie cognitive qui ravira ceux qui veulent encore résister au système technofasciste décrit avec talent par Mhalla.
Les trames cyberpunk dessinent un ici et maintenant pré-apocalyptique, dont les références du genre : Neuromancien de William Gibson, Blade Runner. Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? de Philip K.Dick et quelques autres, dont les grands-pères furent 1984 de George Orwell ou Le Meilleur des Mondes d’Aldous Huxley. De façon récurrente, on y trouve les éléments typiques du style cyberpunk : la cage de fer technologique est omniprésente, quadrillant un monde surpeuplé, sur-pollué, où errent des individus désabusés et isolés dans des mégapoles désenchantées sur lesquelles règne un pouvoir ultra-centralisé, monopolisé par des mégacorporations, des États décadents et des techno-surveillances aux griffes invisibles qui manipulent tant les cerveaux que les corps, dans la fusion des humains avec les machines. Le tout dans un univers issu des hackers de l’informatique.
Silicon Valley, New Right et galaxie MAGA forment un écosystème mouvant. Musk, Thiel, Vance, David Sacks – tous de la « mafia Paypal » – y jouent un rôle clé. Sacks, conseiller de Musk, est nommé « tsar de l’IA et des cryptoactifs » par Trump en janvier 2025. Marc Andreessen et Ben Horowitz, capital risqueurs influents, prennent d’abord des positions radicales, puis se taisent.
Deux noms obsèdent la Vallée : Peter Thiel et Curtis Yarvin, architectes de la pensée néo-réactionnaire venue de l’Ouest, dénommée usuellement par l’acronyme NRx.
Au-delà des postures subsistent les systématismes de la Silicon Valley. Même les visages les plus « progressistes » jouent la même partition. Sam Altman incarne le masque bienveillant, mais derrière le storytelling, les effets restent les mêmes : externalisation du réel, capture de l’humanité dans des systèmes clos. IA générale, nucléaire (Helion Energy), cryptomonnaie à iris (Worlcoin), biotechnologie anti-mort (Retro Biosciences) : une humanité scindée entre ceux qui codent l’avenir et ceux qui le subissent. Une paupérisation existentielle, non par manque mais par saturation.
Ce sont aussi toutes les règles de l’ordre international qui sont remises en cause : règle du libre-échange autant que droit humanitaire international. Tous les accords multilatéraux (OTAN, ONU, OMC) sont déclarés nuls et non avenus, ou bien soumis au bon vouloir américain du moment. Les accords climatiques et commerciaux (chantage aux tarifs douaniers) en firent le frais. Sans reconnaissance implicite de la souveraineté des autres États, seul prime le rapport de force dans lequel la souveraineté américaine s’exerce en opposition au reste du monde.
Pour Frederick Jackson Turner, la fermeture de la frontière à la fin du XIXe siècle (c’est-à-dire la fin de la conquête de l’Ouest en arrivant au Pacifique) posait un défi existentiel aux États-Unis : sans nouvel espace à conquérir, comment maintenir l’esprit américain ? C’est en ce sens que, tout en sanctuarisant la frontière américaine, Trump se mit à lancer des coups de boutoir sur le Canada, le Groenland, le Panama en reprenant le contrôle du canal, ou en lorgnant sur les ressources en métaux rares de l’Ukraine ou sur une obscène opportunité immobilière de Gaza.
Pour l’auteure, les mass technologies sont des dispositifs de contrôle technologique des esprits et de l’intime, à des fins de propagande industrialisée. Elles sont devenues l’infrastructure cognitive, sociale et politique du nouveau régime. Sur leurs couches basses et intermédiaires du cyberespace – satellites, câbles sous-marins, clouds, protocoles – se tisse une souveraineté parallèle, celle des mégacorps qui contrôlent l’accès même à ces dispositifs. C’est par exemple ce que fait Starlink. En assurant l’acheminement direct du réseau à l’échelle planétaire, il capture un pouvoir fondamental, celui d’autoriser ou d’interrompre la connexion au monde. Sur la couche haute, la mobilisation des foules, le recrutement de la masse s’organisent désormais en ligne.
Les dispositifs de ce totalitarisme cognitif sont déjà là. Saturation : organiser la distraction permanente, empêcher toute possibilité de réflexion autonome, toute distance critique, toute espérance aussi. Systèmes d’intelligences artificielles : prédire et modéliser les préférences, les désirs et les choix avant même qu’ils arrivent à la conscience. Algorithmes : ajuster les comportements pour maintenir l’ordre social et marchand, rendant toute forme de rébellion inefficace. Réalité virtuelle : manipuler les perceptions par des filtres, fabriquer les images et les discours par des intelligences artificielles. Comme dans Matrix, nous pouvons devenir , nous sommes déjà en partie, des extensions de la machine sociale.
Parce que la guerre se joue d’abord dans les recoins de l’âme, au détour des plis de l’esprit, par petites touches quotidiennes d’hygiène cognitive, actes de micro-souverainté :